journal

Actualités & carnets

Calendriers de tournée, extraits de pièces, articles, carnets de bord, commandes artistiques, résidences de recherche et écritures...

Dans la maison de l’ogre

+

Théâtre des Îlets, Centre dramatique national de Montluçon
du 14 au 17 octobre 2026
M.14 à 20h, J.15 à 14h30, V.16 à 14h30, S.17 à 18h

Théâtre de l’Union, Centre dramatique national de Limoges
du 3 au 5 novembre 2026
M.3 à 20h, M.4 à 19h, J.4 à 10h & 14h

La Coloc’ de la Culture à Cournon
les 20 et 21 novembre 2026
V.20 à 14h30, S.21 à 10h30

Théâtre Antoine Vitez à Ivry sur Seine
du 26 au 28 novembre 2026
J.26 à 14h, V.27 à 14h & 20h, S.28 à 19h

Théâtre de Bourg-en-Bresse, Scène nationale de Bourg en Bresse
les 3 et 4 décembre 2026
J.3 à 20h, V.4 à 14h

Voir la page du spectacle

 

Récits d’intérieurs — saison 26-27

+

La Poudrerie, Sevran
26 septembre 

Scène Nationale de Bourg en Bresse
Résidences
du 7 au 12 septembre
du 19 au 25 octobre
du 9 au 14 novembre
du 4 au 7 décembre
du 14 au 17 décembre

Scène Nationale de Bourg en Bresse
Premier test de Récit de l’intérieur
17 décembre

Théâtre Public de Montreuil – CDN de Montreuil
Résidence
de janvier à mai

La Poudrerie, Sevran
Résidence
de janvier à mai

NEST – CDN de Thionville
Résidence
du 1er au 14 mars

Scène Nationale de Bourg en Bresse
Mues
12 juin

Découvrir ce projet artistique

+

Istres (CCAS – Scènes et Ciné)
16 novembre à 14h

Théâtre de Fos (Scènes et Ciné)
17 novembre à 14h et 20h

Istres (AFPA) (Scènes et Ciné)
12 janvier à 16h

Istres (Lycée latécoère) (Scènes et Ciné)
13 janvier à 15

Voir la page du spectacle

 

Dans la maison de l’ogre (extrait)

+

(…)
_ Anne
Il remit de l’ordre dans leur maison
répara ce qui devait l’être
déboucha la gouttière
arracha le lierre et les herbes folles
sema du gazon
encercla le potager d’un grillage
passa la terrasse au karcher
changea les ampoules
les poignées de porte
les lunettes des toilettes
repeint la cuisine
acheta un robot multifonction
un four à convection
une machine à laver haute pression
installa des volets commandables à distance
C’était elle qui payait bien sûr puisque c’était sa maison
Le lierre n’entrait plus par les fenêtres
Les petites bêtes ne couraient plus dans le jardin
les enfants non plus pour ne pas abîmer le gazon neuf
Les jeux de ballon étaient proscrits aussi
depuis qu’un plant de tomates avait été cassé
Iris écoutait sa musique avec le casque qu’il lui avait offert
C’était mieux ainsi disait-il pour le respect de la tranquillité de tous
Lui quand il ne bricolait pas
passait ses journées enfermé dans sa chambre
Les enfants n’y étaient jamais entrés
La chambre leur était restée interdite
A travers les murs et les planchers leur parvenaient les sons des films qu’il regardait
Jonas disait que c’était des films qui faisaient peur rien qu’en les écoutant
La maison était devenue comme étrangère à elle-même
Et moi j’y venais de moins en moins souvent
Plus de discussions le soir sur la terrasse
Plus de confidences de rires de verres de vin et de chansons
Mon amie était toujours occupée

_ L’ogre
Tu as l’air fatiguée mon amour
Je te sers un verre ?

_ La femme
Non merci
Pas ce soir

_ L’ogre
Un apéritif en amoureux
Il lui sert un verre d’office
Tu es stressée
Ça doit être la ménopause

_ La femme
Je n’ai pas encore l’âge

_ L’ogre
Tu n’es plus si jeune
Ah ah
Ne fais pas cette tête
Il faut te préparer
J’ai connu une femme très belle
exceptionnelle
Si tu voyais ce qu’elle est devenue avec la ménopause

_ Anne
Il lui parlait sans cesse de femmes qu’il avait connues
toutes exceptionnelles et magnifiques
Elle redoublait d’efforts pour être à la hauteur
Quand elle ne travaillait pas sur ses dossiers
elle rangeait et nettoyait
Il aimait l’ordre et la propreté
Et c’était bien normal disait-elle qu’elle fasse sa part
avec tout ce qu’il faisait pour eux
Elle devait aussi veiller à ce que les enfants ne fassent pas trop de bruit
car il y avait lui désormais dans la maison
cette maison dont il s’occupait si bien
cette maison où il l’attendait jour et nuit

_ La femme
Bonsoir mon amour
Tu veux un verre ?

_ L’ogre
Non merci
Tu devrais ralentir
Tu bois beaucoup je trouve

_ La femme
Tu plaisantes ?

_ L’ogre
Je suis très sérieux
Tu rentres tard

_ La femme
J’ai été retenue
Je suis désolée

_ L’ogre
Nous avons déjà mangé
Ce serait bien de veiller à respecter des horaires normaux
C’est important pour tout le monde dans cette maison

_ Anne
Chaque matin il lui demandait
A quelle heure rentreras-tu ce soir ?
Et quand elle pouvait revenir déjeuner avec lui
ce qui était rare car elle travaillait loin
il servait le repas exactement à l’heure dite
Et si elle était en retard
parce qu’il y avait eu un problème sur la route
ou une audience qui s’était éternisée
elle le trouvait attablé
la tête obstinément fixée sur son assiette
Il se contentait de regarder sa montre
ostensiblement
puis sans prononcer une parole
il finissait son repas et retournait s’enfermer dans sa chambre
Alors elle repartait à son travail malheureuse et la gorge serrée
et tout le reste de sa journée en était assombri
Le soir elle se répandait en excuses
Elle était tellement désolée
lui qui lui avait préparé un si bon déjeuner
Et il pouvait s’écouler un long moment avant qu’il ne dise un mot
Et quand il se décidait enfin à sortir de son silence
C’était pour elle comme si tout s’illuminait
Elle se sentait soudain si légère et joyeuse
et elle le suivait jusqu’à la porte de la cuisine
où personne n’avait le droit d’entrer quand il préparait le repas
Et c’est vrai qu’il cuisinait très bien
Il y apportait grand soin
Elle admirait le soin qu’il apportait à toutes choses

_ La femme
Je peux t’aider?

_ L’ogre
Non mon amour
Nous mangerons à 19h30
Est-ce que cela te convient ?

_ La femme
C’est parfait

_ L’ogre
Pas une minute de plus
Ça se déguste bien chaud

_ La femme
Oui oui
Ne t’inquiète pas

_ L’ogre
Je te connais
Quand tu as la tête dans tes dossiers
La femme va pour sortir
19h30 pétantes
Je compte sur toi

_ La femme
Oui oui
Ça sent bon

_ L’ogre
Ça peut

_ La femme
Les enfants
nous mangerons à 19h30
19h30 précises
…
Les enfants

_ L’enfant (off)
Oui

_ La femme
Vous viendrez à table pour 19h30
Que je n’ai pas à vous le répéter

_ L’ogre
Tu le répèteras

_ La femme
Iris
Tu as entendu ?

_ L’ogre
Ça m’étonnerait
Avec son casque sur les oreilles

_ La femme
Iris

_ L’ado (off)
Oui

_ La femme
Tu as entendu ?

_ L’ado (off)
Quoi ?

_ L’ogre
Qu’est-ce que je disais

_ La femme
On dînera à 19h30 précises

_ L’ogre
Tu es bien conciliante avec eux

_ La femme
Non Pourquoi ?

_ L’ogre
Ils en profitent bien

_ La femme
Iris
Tu seras à table à 19h30 précises
C’est compris ?

_ L’ado (off)
Ouiiiii
Pas la peine de crier
J’ai entendu

Les enfants arrivent pour mettre la table
La femme sort

(…)

Dans la maison de l’ogre (début)

+

– L’enfant
Notre maison était claire
Le ciel entrait par les fenêtres
et la nuit les étoiles
en mille petits éclats brillants
se mêlaient aux lueurs des abat-jour
On y dansait souvent
Notre mère aimait danser
Dans la maison notre mère chantait aussi
à toute heure du jour
des chansons d’amour
Notre mère avait choisi la maison
comme elle choisissait toute chose
avec le mépris des détails pratiques
C’était une maison d’un autre temps
trop grande et un peu de guingois
entourée d’un jardin touffu
Notre mère avait dit

– La femme
Nous ferons un potager
Et nous mangerons les légumes de notre jardin
les produits de notre terre
Ce sera sain et bon
Une nouvelle vie loin de la ville

– L’enfant
Elle semait, arrosait et n’y pensait plus
Puis s’étonnait que rien ne pousse

– Anne
Un potager ça se travaille

– L’enfant
Notre amie Anne avait donc décrété qu’elle s’occuperait du potager
Elle y jetait un œil
Puis s’installait dans une chaise longue délavée
Une de ces chaises que ma mère avait récupérée à la brocante du coin ou dans un vide grenier
ou bien c’était une pauvre chaise abandonnée sur un trottoir qu’elle avait adoptée
Anne y fumait des cigarettes en discutant avec notre mère
Quand notre mère était absente elle passait des heures à regarder le ciel et à rêver
Notre mère était souvent absente à cause de son travail à la ville loin de la maison

– La femme
Je rentrerai tard
Une audience compliquée
Une affaire délicate
Bref je ne peux pas en parler
Il y a de quoi manger dans le frigo
Et Anne vous aidera pour les devoirs

– L’enfant
Anne n’aimait pas les devoirs

– Anne
Les devoirs sont un abus de pouvoir du corps enseignant

_ La femme
Anne

_ Anne
Un exercice sadique et inutile visant à prolonger jusque dans l’espace privé le travail d’aliénation de l’esprit humain

_ L’enfant
Elle préférait rester sur la terrasse à fumer des cigarettes en dégustant un verre de blanc

_ Anne
Voilà

_ L’ado
La maison n’était plus très jeune
La peinture des volets était écaillée
La façade envahie par le lierre
Parfois le lierre entrait dans la maison

Une branche de lierre se faufile. Toute la famille s’approche pour regarder. Temps.

_ La femme
C’est très beau

_ L’enfant
Notre mère trouvait ça très beau

_ Anne
Il faudrait arracher ce lierre
Ça bouffe les murs ça rentre dans le grenier ça décolle les tuiles et ça bouche la gouttière

_ L’ado

Mais personne ne faisait quoique ce soit
et le lierre continuait à pousser

_ Anne
L’échelle est dans le garage
Fais toi plaisir

_ L’enfant
Quand notre mère rentrait elle disait
Hop hop
Tout le monde au lit
Vous avez vu l’heure ?
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Les dents sont lavées ?
Qu’est-ce que vous avez mangé ?
Encore !
Anne !

_ La femme
Anne !

_ Anne
Oh oh Je ne suis pas Baby Sitter

_ L’enfant
Quand notre mère était absente on commandait MacDo

_ L’ado
Le frigo et les placards étaient toujours plein
La nourriture pourrissait
Et on finissait toujours par jeter

_ L’enfant
Notre mère disait qu’elle allait faire attention
écrire des listes et des menus pour chaque jour de la semaine
Puis elle retournait au magasin et remplissait à nouveau le frigo et les placards

_ L’ado
Maman Totale victime de la société de consommation

_ Anne
C’est l’hôpital qui se fout de la charité

_ L’ado
On est en pleine crise écologique

_ Anne
On est en pleine crise d’ado surtout

_ L’ado
Vous êtes vraiment une génération d’irresponsables

_ Anne
Ce n’est pas notre génération d’irresponsables qui se gave de fast food

_ L’ado
Tu n’es pas dernière à les manger nos frites

_ La femme
Stop
Qu’est-ce que vous voulez que je vous fasse pour dîner ?

_ Anne, l’ado et l’enfant
Du Mac Do

_ L’enfant
Notre mère chaque soir venait nous embrasser
Elle s’avançait à tâtons dans le noir de la chambre
Je la sentais remonter la couverture sur moi
Et longtemps elle restait là à caresser mes joues et mon dos
Elle chuchotait

_ La femme
Mon amour
Mon prince
Mon si grand intelligent
Mon tendre chéri
Mon gentil petit
Gentil petit petit garçon

_ L’ado
Le chouchou à sa maman

_ La femme
Mon amour
Ma beauté
Ma si grande intelligente
Ma reine
Ma gentille
Ma grande et belle et forte fille

_ L’enfant
Les soirs où elle rentrait tôt
on se mettait tous les trois dans son lit
On se serrait tout contre elle
Nos jambes s’enroulaient autour des siennes
Et elle reprenait son récit
C’était une histoire sans fin
qui courait de soir en soir
pleine d’aventures et de rebondissements
Et chaque soir son récit se terminait par une chanson
Un murmure de chanson sur lequel nous nous endormions

_ La femme
Mon histoire C’est l’histoire d’un amour[1]
Ma complainte C’est la plainte de deux cœurs
Un roman comme tant d’autres Qui pourrait être le vôtre
Gens d’ici ou bien d’ailleurs
C’est la flamme Qui enflamme sans brûler
C’est le rêve Que l’on rêve sans dormir
Un grand arbre qui se dresse

Plein de force et de tendresse
Vers le jour qui va venir

C’est l’histoire d’un amour éternel et banal
Qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal
Avec l’heure où l’on s’enlace
Celle où l’on se dit adieu…
Avec les soirées d’angoisse
Et les matins merveilleux

Mon histoire C’est l’histoire qu’on connaît
Ceux qui s’aiment Jouent la même, je le sais
Mais naïve ou bien profonde
C’est la seule chanson du monde Qui ne finira jamais

C’est l’histoire d’un amour
Qui apporte chaque jour tout le bien, tout le mal
Avec l’heure où l’on s’enlace
Celle où l’on se dit adieu
Avec les soirées d’angoisse
Et les matins merveilleux

°°°°°°°°°°°

L’ogre apparait, entouré de ses valises

_ L’enfant
Il est arrivé un dimanche
Notre mère nous avait très peu parlé de lui

_ La femme
C’est compliqué de raconter ce genre d’histoires à ses enfants

_ L’ado
Elle disait « Cet ami » en parlant de lui

_ La femme
Cet ami que j’ai à la ville
celui que je vois de temps en temps
cet ami a besoin d’un endroit calme pour travailler
Ce serait parfait pour lui ici
Il pourrait s’installer dans la pièce d’en bas
la grande pièce vide qui est toujours fermée

_ L’enfant
Il n’a pas de maison ?

_ La femme
C’est compliqué
Il est obligé de déménager
Et ici c’est tellement grand
Ce serait bien d’avoir quelqu’un avec nous

_ L’ado
Il ne peut pas aller ailleurs ?

_ La femme
Il pourrait bien sûr
C’est un homme brillant
Très apprécié
Je pensais qu’il aurait pu aller n’importe où
Je pensais que tout le monde aurait été heureux de le recevoir
Je pensais que j’avais tellement de chance qu’il ait choisi de venir dans notre maison
Ce sera bien d’avoir quelqu’un ici
Ce n’est pas toujours facile de vivre seule

_ L’ado
Avec nous

_ La femme
Je voulais dire
Seule en tant qu’adulte

_ L’enfant
Notre mère se sentait seule avec nous
Cette découverte me plongea dans un profond désarroi

_ L’ado
On ne le connait même pas

_ La femme
Il est très gentil vous verrez

_ L’ado
Maman
On ne l’a jamais vu

_ La femme
C’était compliqué pour lui de venir jusqu’ici
Il habite loin
Et il était très occupé par son travail

_ L’enfant
Il ne travaille plus maintenant ?

_ La femme
Il travaillera d’ici
Ce sera comme un locataire
On avait pensé à prendre un locataire Vous vous souvenez ?

_ L’enfant
Il va payer un loyer ?

_ La femme
C’est un ami
On ne fait pas payer de loyer à un ami

_ L’ado
Laisse tomber
Ils sont ensemble

_ La femme
Iris

_ L’ado
Il faut bien que j’explique à Jonas puisque tu ne nous dis rien

_ La femme
Je vous parle là
A l’enfant
C’est un ami et un amoureux
Silence
Écoutez
On le prend à l’essai
Et si ça ne va pas on lui demandera de s’en aller
Ce qui compte pour moi c’est que vous soyez bien
Alors si ça ne va pas
Hop Dehors Basta Adios amigos
D’accord ?
Mais je suis sûre que vous allez beaucoup l’aimer

_ L’enfant
Nous avions toujours vécu tous les trois
et nous étions très bien ainsi
Iris, Maman et moi

_ Anne arrivant
Et moi

_ L’enfant
Toi tu ne vis pas ici

_ L’ado
Parfois on se demande

_ Anne
Reste polie Gamine
C’est fatiguant les hormones chez les ados
Vous en faites une tête

_ L’ado
Il y a un type qui va s’installer chez nous
Un type qu’on ne connait même pas

_ Anne
Ah

_ L’ado
Tu étais au courant ?

_ La femme
On en a un peu parlé

_ Anne
Un tout petit peu

_ L’ado
On est vraiment les dernières roues du carrosse

L’ado sort

_ La femme
Iris

_ L’enfant
Je peux aller jouer ?

_ La femme
Oui mon chéri

_ Anne
Alors ça y est ? C’est décidé ?

_ L’ado (off)
On dirait !

_ Anne
Ce n’est pas un peu précipité ?

_ La femme
Ça fait un an qu’on se fréquente

_ Anne
Vous ne vous êtes pas beaucoup vus depuis un an

_ La femme
Oui mais quand on se voit
Oh Anne Si tu savais

_ Anne
Je ne préfère pas

_ La femme
Je ne pensais pas que ça pouvait être ainsi

_ Anne
Tu dis ça à chaque fois

_ La femme
Là c’est autre chose

_ Anne
A chaque fois tu dis ça

_ La femme
Il est tellement différent des autres

_ Anne
Les autres
ces types sinistres dont elle tombait amoureuse
qui finissaient par trainer leurs dépressions sur son canapé
et elle toujours à s’agiter autour d’eux comme un papillon

_ L’ogre
Moi les papillons j’en fais collection
Je les épingle et je les dispose bien rangés dans leur cadre de verre
Quand leurs couleurs se ternissent je les jette et je les remplace
A L’enfant
Je te montrerai ma collection de papillons si tu veux

(…)

[1] Histoire d’un amour Carlos Eleta Almarán

Récits d’intérieurs – 26 septembre à La Poudrerie

+

Nouvel opus de Récits d’intérieurs aujourd’hui à Sevran pour le lancement de saison de La Poudrerie – Théâtre des habitants, avec lequel je serai en résidence et en rencontres à domiciles à partir de janvier. J’ai pu expérimenter le jeu de cartes tout frais sortir de chez l’imprimeur, avec ses impressions d’intérieurs (photos et mots), ses verbes et ses voix intérieures (bribes de romans et de premiers récits collectés à Bourg en Bresse il y a 15 jours). Chacun·e était invité·e à composer sa propre histoire autour d’un lieu, d’une maison, un court récit tissé au fil de quelques cartes. Moments intimes, forts, émouvants, que ces petites histoires de vie en échos les unes des autres. Heureuse que ce jeu de cartes fonctionne comme j’osais à peine l’espérer, en léger fil se soi(e) nous ouvrant les portes symboliques de nos maisons respectives. Et que cela nous porte directement à l’endroit du récit.

Récits d’intérieurs (trois saisons, trois créations)

La Baronne en a encore sévi

+

Ce samedi 19 septembre, Marie-Adélaïde de la Motte, Baronne des Îlets, s’est invitée à la présentation de saison du Théâtre Antoine Vitez d’Ivry sur Seine, dument mandatée par le nouveau ministère des protocoles en tant qu’inspectrice attachée aux institutions culturelles.
Nous partageons ici un extrait de son discours introductif, extrait d’un des manuels de savoir-vivre homologués par le ministère des protocoles

Il est triste de le dire, mais il faut bien nous l’avouer, la génération actuelle ne brille pas par cette courtoisie, cette galanterie dont s’honoraient, à juste titre, nos pères. On n’a pas le respect qu’on professait autrefois de soi-même et de son prochain. La vie est plus agitée, les charmes de la société moins appréciés, et le chacun pour soi, autrement dit l’égoïsme, est le mobile de la grande majorité. Il faut croire que le Français, qui a joui de tout temps et à juste titre, d’un grand renom de politesse, a perdu en partie ce renom par la faute, peut-être, de la grande facilité de relations et de communications apportée dans notre pays, par des étrangers plus férus de l’amour des affaires ou de distractions grossières que de l’amour de la bonne tenue, du respect que l’on se doit les uns aux autres dans une société.
Il faut que chacun de nous réagisse contre ces malheureuses tendances à des coutumes barbares, à un relâchement déplorable des bonnes manières.
Ce n’est pas au café concert ou malheureusement dans la plupart des théâtres aujourd’hui que nous prendrons les bonnes habitudes.
On y parle une langue par trop moderne, et le sans-gêne y est trop de mise.
Ce n’est pas le lieu ici de faire le procès de ces lieux; Mais méfions nous des esprits dépravés qui cherchent à introduire dans la langue, à la place de mots pleins de sens, des expressions de mauvais aloi qui, la plupart du temps, n’ont même aucune signification — Pourquoi les jeunes gens, qui ont reçu dans leurs familles le germe d’une bonne éducation, ne cherchent-ils pas à faire prévaloir, parmi ceux qui sont déshérités à ce point de vue, le langage et les habitudes de la bonne société? Le beau et le bien finissent toujours par triompher; ils s’imposent;
Nous serions entraîné trop loin dans ce sujet, nous sortirions du cadre de la loi, si nous voulions stigmatiser comme il le mérite le genre de littérature que préconisent et dont se servent les auteurs, écrivains et poètes de la génération actuelle.
N’en est-on pas venu à trouver beaux les vers de quatorze pieds, les vers sans rimes, les vers où s’étale tout ce qui est contraire aux règles qui ont été suivies si heureusement et si harmonieusement par nos grands poètes de l’ancien régime?
Il en est de la prose comme de la poésie. Mais laissons ce sujet avec l’espoir qu’on ne tardera pas à revenir à ce qui est vraiment beau et exclusivement praticable.

 

La Baronne

« Récits d’intérieurs » – enquêtes et rencontres dans un quartier en reconstruction

+

Résidence dans le quartier des Vennes avec la Scène nationale de Bourg-en-Bresse et Vennes-sur-Scène, de septembre à décembre 2026

Le thème « Origines & identités » se décline de septembre à décembre 2026 en complicité avec Carole Thibaut.

Carole sera régulièrement à Bourg-en-Bresse pendant ces quatre mois, et plus particulièrement dans le quartier des Vennes, où elle ira à la rencontre des habitant.es à travers le projet Récits d’intérieur. Carole invite les personnes, quel que soit leur âge, en solo ou en petit groupe, à passer un moment artistique et chaleureux, chez eux ou dans les espaces du centre social, durant lequel elle les accompagnera dans l’évocation de leurs « intérieurs », afin d’en tirer et d’en tisser ensemble quelques fils de leur propre récit.

Elle rencontrera également 24 adolescent.es inscrit.es en CLAS (Contrat Local d’Accompagnement Scolaire) au centre social des Vennes, avec qui elle organisera une présentation artistique commune, centrée sur les expériences que chacun.e souhaite transmettre de son rapport au chez-soi.
À partir de ces échanges, Carole se plongera dans son propre récit d’intérieur, à travers les lieux qu’elle a habités ou qu’elle habite encore et ce qu’ils disent de son histoire, tout en restant imprégnée des parcours de vie découverts lors de cette résidence.

Elle présentera le jeudi 17 décembre au Théâtre de Bourg-en-Bresse la toute première version de son récit théâtral (solo) Récit de l’intérieur, nourri de ses premiers mois d’enquêtes et d’écriture.

Son spectacle, Dans la maison de l’ogre, y sera joué les 3 & 4 décembre.

Carole Thibaut proposera également une soirée Regards, Les artistes, des spécialistes un peu spéciaux ?, le mardi 15 décembre. En compagnie d’Ahmed Madani et de Marine Mane, elle invite le public à partager un dialogue autour des processus de recherche et de création. En quoi leur approche se distingue-t-elle de celle des chercheur.euses ou des spécialistes, entre approche sensible, subjective, enquête et documentation ?

Les artistes complices ou Pluriels

Longwy Texas (début)

+

Je suis née en Lorraine en 1969,
à Longwy,
la ville où mon père est né en 1942,
la ville où il a travaillé ensuite pour les Hauts Fourneaux de la Chiers,
dans les forges des aciéries,
X (photo aciéries)
à l’usine où son propre père avait travaillé,
et le père de son père avant lui.
Puis l’usine ferma et fut démolie.

Et pendant des années il y eut à la place un immense terrain vague qui occupait plus de la moitié de la ville.

Depuis on y a fait, entre autres choses, un golf.

A l’époque des usines, Longwy était une des villes les plus riches de France.
On appelait la région le petit Texas français.
On disait que l’agence de la Banque de France, située sur la place principale de la ville,
était la plus dotée de France.

En 1978 on déclara que le site n’était plus rentable,
et les Hauts Fourneaux furent éteints les uns après les autres.

En 1978 j’ai 9 ans.
Je marche dans les rues de Longwy avec tous les enfants de la ville.
Chacun d’entre nous tient à la main une flamme en carton.
Ce fut La marche des flammes de l’espoir.

En 1979 au plus fort des luttes nait à Longwy une des premières radios libres françaises :
Lorraine cœur d’acier.
Rassemblements, manifestations, occupations :
Longwy se bat avec la rage du désespoir.
Les ouvriers lorrains descendent sur Paris et occupent la tour Eiffel.
Les ouvriers lorrains bloquent le Tour de France.
Les ouvriers lorrains volent la coupe de France dans les locaux du FC Nantes.

Des chanteurs célèbres écrivent des chansons en soutien à la lutte et viennent à Longwy participer aux manifestations.
Johnny est fait pour un jour otage de l’usine
Il déclare en sortant :
« La forge c’est l’enfer ».

A la maison, il y a une assiette en émaux de Longwy qui représente l’usine,
et, inscrit en lettres blanches par-dessus, ce slogan de l’époque :
« Longwy vivra ».
Elle est restée à la même place sur le vaisselier pendant 40 ans.

En 1979, dans ma petite tête d’enfant, je pense qu’on ne peut que gagner,
tant la lutte est puissante et le mouvement qu’elle engendre immense.

Mais l’usine ferme
Et avec elle Longwy et toute la vallée vont mourir.
Le jour où on a abattu le premier haut fourneau j’ai vu mon père pleurer.
C’était la première fois que je voyais mon père pleurer.
Et au téléphone,
depuis son village de la Drome où il était en train de mourir,
mon grand-père pleurait aussi pendant que mon père lui racontait la chute du Haut Fourneau.

Je crois que toute l’histoire de ma vie, de mes luttes, de mes colères,
prend sa source dans cette histoire-là.
Et comme toute histoire d’héritage et d’origines,
cette histoire-là est bâtie sur une légende,
ma petite légende personnelle,
et aussi en partie sur des mensonges.

Je ne sais pas vraiment où commence cette histoire…
Si même elle commence un jour…
Je ne sais même pas si on peut appeler cela une histoire…

Voici longtemps que je souhaitais écrire sur Longwy, sur la sidérurgie lorraine,
ou plutôt ce que j’en ai connu, enfant, c’est-à-dire sa fin.

Voici longtemps aussi que la figure du père traverse ce que j’écris.
Voici longtemps que je m’interroge sur ce que c’est qu’être une fille au Pays des Pères,
dans ce pays où chaque rue porte le nom de nos pères,
où chaque statue porte le visage de nos pères,
où chaque portrait,
chaque œuvre,
chaque histoire,
sont celles et ceux de nos pères.
Et ça montre forcément un certain chemin,
Forcément…

Il y a des choses qu’on entreprend,
qui n’ont l’air de rien, comme ça, quand on y pense,
qui vous paraissent légères et sans conséquence,
alors qu’elles menacent de vous dévorer tout cru.

J’avais dit :
Je vais travailler à partir d’archives familiales
Je trouvais que ça sonnait bien.
J’avais écrit :
Je vais retraverser l’histoire de la sidérurgie lorraine à travers mes propres archives familiales
Je trouvais que ça faisait sérieux.
Je vais retraverser l’histoire de la sidérurgie lorraine travers l’histoire de mon père,
et celle du père de mon père,
et du père du père de mon père.
Je vais retraverser ainsi,
à travers l’histoire de l’industrie lorraine,
l’histoire des pères et celle des filles au Pays des pères.

J’ai commencé par ce que je connaissais,
par ce qui était à ma portée en tant que fille :
J’ai interviewé mon père.
J’ai donc pris le téléphone et je l’ai appelé.
Et mon père avait l’air très heureux que je l’interviewe ainsi,
que je m’intéresse ainsi à son passé de sidérurgiste,
à son métier,
à sa carrière,
à son usine.
Ce n’était pas vraiment son usine,
mais mon père,
comme beaucoup de ses semblables,
– je veux parler des pères au Pays des Pères –
a tendance à s’approprier assez naturellement les choses,
même une chose aussi énorme qu’une usine.

Lors de notre premier entretien téléphonique,
mon père me dit :
>Mon usine c’était la meilleure !
elle avait les meilleurs résultats au monde !
Des gens venaient de tous les coins du monde pour la visiter,
car c’était la meilleure agglomération du monde !

(L’agglomération dont parle mon père, ce n’était pas,
comme je l’avais cru jusque là,
une grosse ville avec d’autres villes agglomérées autour,
mais un bâtiment d’usine où on faisait « l’aggloméré ».
C’est mon père qui m’a expliqué cela au téléphone lors de notre premier entretien.)

Il me dit aussi :
> Les suisses venaient la visiter !
Les australiens venaient la visiter !
Et les américains aussi !
Tous ils voulaient que j’aille travailler chez eux !
Tous ils me faisaient un pont d’or !
J’aurais pu aller n’importe où :
en Australie,
en Suisse,
aux Etats unis,
Mais j’ai préféré rester là,
dans l’usine où mon propre père avait travaillé, et le père de mon père avant lui.
Alors oui, il y avait des journalistes de partout qui venaient m’interviewer !

Je lui ai demandé :
Tu étais donc le patron de cette usine?
(Il me paraissait bien jeune pour être le patron à l’époque, mais avec un père aussi brillant tout était possible en même temps me disais-je)
>Non pas vraiment le patron,
m’a-t-il répondu,
Mais c’est moi qui la dirigeais en quelque sorte,
Et c’est moi qui l’avais inventée,
Enfin en partie…
Oui on peut dire que j’ai largement contribué à créer cette agglomération qui fut un temps la meilleure du monde !
Mon père était quelqu’un de très brillant.
Mais il était aussi un peu… Comment dire…
Bref, je me tais…
car sinon on pourrait croire que je lui manque de respect.
Or on m’a appris qu’il ne faut pas manquer de respect à ses parents.
Surtout à son père.
La mère passe encore. On peut manquer de respect à la mère. En tout cas ça arrive.
C’est même encouragé parfois.
Mais le père Non.
On ne peut pas lui manquer de respect. C’est une loi universelle et éternelle.
On peut être en conflit,
en froid,
en détestation,
mais on ne peut pas lui manquer de respect.
Bref C’est très mal vu.
C’est assez questionnant au fond :
Parce que s’il y avait au monde et à travers l’histoire autant d’hommes dignes de respect qu’il y a de pères, la société humaine serait une société hautement respectable…
Or il semble qu’il n’en soit rien.

C’est moi là.
Je suis née à Longwy en 1969,
Plus exactement ici :
à la clinique de Mt St Martin.
C’est la clinique où tout le monde est né dans ma famille.
Mon père,
Les trois sœurs de mon père,
Et puis mon frère, ma sœur et moi-même.
Mon grand-père lui était né à Réhon, à côté de Longwy.
A l’époque de sa naissance,
il y a plus d’un siècle aujourd’hui,
il n’y avait pas cette clinique de Mt St Martin.
Sans doute qu’à cette époque les femmes accouchaient chez elles.
Je ne sais pas.
Le père de mon grand-père,
mon arrière grand-père donc,
était arrivé là en 1908 pour travailler à La Providence.

La Providence c’est un joli nom pour une usine.
La Providence c’était une des usines de la vallée de la Chiers,
une usine belge.
C’est pourquoi mon arrière-grand-père qui était belge était venu y travailler.
C’est ainsi que mes arrières grands-parents paternels vinrent s’installer en France au début du 20ème siècle.
Je suis donc immigrée 4ème génération de ce côté-là.
(On a vite fait de se retrouver 3ème ou 4ème génération d’immigrés, n’en déplaise à certains.)

Dans ma petite légende personnelle,
celle que je me suis tricotée durant des années,
mon arrière-grand-père était ouvrier,
son fils (mon grand-père), s’était hissé par la seule force de sa volonté jusqu’au rang de contremaitre, ou quelque chose d’approchant,
et le fils de son fils (mon père donc), brillant étudiant, était devenu ingénieur, puis cadre dirigeant, responsable de cette « agglomération ».
Ma petite légende personnelle était mue par une foi inextinguible en notre système égalitaire républicain.

+

Marie-Adélaïde de la Motte, Baronne de son état, inspectrice générale attachée au nouveau ministère des Protocoles – service des institutions culturelles, s’invite aux présentations de saison et autres soirées mondaines de théâtres publics, afin de veiller à ce que les théâtres français soient dignes de l’esprit qui a fait la réputation de la France à travers le monde et portent haut la culture ancestrale de notre beau pays. Un retour aux vraies valeurs de la France, ces valeurs dont elle a aujourd’hui tant besoin.

Marie-Adelaïde de la Motte
Baronne des Îlets
Inspectrice générale attachée au nouveau ministère des Protocoles
service des institutions culturelles
Le ministère des protocoles a été créé par notre estimé président, pour veiller à la bonne tenue des institutions de l’état, qui sont victimes depuis quelques années d’un déplorable laisser-aller, et ce particulièrement dans le secteur culturel.
Dans ces belles institutions, des idéologies quelque peu gauchistes il faut bien le dire permettent désormais un abaissement regrettable de l’exigence du beau et du grand art au profit d’expressions artistiques parfois grossières et de façons d’être qui sous couvert de convivialité flirtent avec des familiarités d’un gout douteux.
L’état souhaite donc que ses institutions publiques qui survivent, ne l’oublions pas, grâce aux deniers publics, portent haut l’image de la France, de son expression culturelle, en respectant des règles simples de courtoisie, de respect des bonnes mœurs et de savoir-vivre.
C’est le moins qu’on puisse attendre de la part d’institutions dont la première mission doit être de défendre la culture française.
Il est urgent de redresser l’image de nos institutions et de leur permettre de porter haut les valeurs qui font l’identité française, dans le respect bien entendu de la liberté de création, chère au cœur de l’état français.
Il ne s’agit pas ici de censurer mais de redonner des cadres.
Pas de réprimer mais de réorienter dans la bonne direction.
Il nous a paru, au ministère des protocoles, particulièrement pertinent de débuter notre tournée d’inspection par ce charmant théâtre Antoine Vitez, un théâtre dédié en partie à l’enfance. Or on sait que c’est par l’éducation des plus jeunes que nous redresserons notre beau pays.
Que le ministère des protocoles, en ma personne, débute son inspection cette saison par un théâtre à la réputation artistique solide et audacieuse mais aux tendances gauchistes affirmées, théâtre municipal d’une ville très à gauche, pour ne pas dire communiste, même si ce terme parait légèrement dépassé voire quelque peu désuet en notre belle époque de libéralisme rayonnant, nous a paru, au ministère des protocoles particulièrement pertinent et plein d’enseignement.
J’espère donc que nous allons passer ce soir une agréable soirée, pleine de divertissements de bon aloi, entre gens de bonne compagnie.
J’ai apporté avec moi les manuels de savoir-vivre homologués par le ministère des protocoles, ce savoir vivre à la française qui est l’essence-même de notre culture. Ils nous serviront de guides tout au long de cette soirée, afin de nous rappeler les grands principes qui doivent gouverner la vie en société.
Et en premier lieu, notre bible à tous, je veux parler du manuel de la Baronne Staffe. Ses enseignements sont éternels et plus que jamais d’actualité.
J’ose me réjouir que tant de nos politiques veuillent aujourd’hui remettre ses principes en action. Il n’était que trop temps.
Je vous propose donc sans plus tarder une leçon de maintien, qui nous permettra j’en suis sûre, de passer une magnifique soirée en harmonie et dans le respect des règles de base du bien vivre en société.
Vous êtes prêts ? Nous allons commencer.
Levez-vous pour la leçon de maintien.

La Baronne

Super Mioches (texte intégral)

+

3 lit un livre

*
2 : Je respire
Je respire
Je bouge mon bras
Il se lève
Je respire
Je respire
Je bouge mon bras
Au bout de mon bras ma main
Je respire
Je respire
Ma main caresse mon visage
Caresse caresse
Je respire
Je respire
Je bouge mon bras
Je bouge ma main
Je bouge l’autre bras
Je bouge l’autre main
Elle s’envole
Comme un oiseau
Je respire
Je respire
Caresse
Je vole
Je respire
Je respire
Caresse
Je vole

*
3 : qu’est-ce que tu fais ?

2 : tu m’as fait peur

3 : bébé

2 : c’est ce que je suis
Et toi aussi

3 : pas moi
Moi je lis

2 : tu ne sais pas lire

3 : je lis je te dis
Le petit ourson
Lalalalalala se promène
Le petit ourson
Mange du chocolat
Et gnagnagna
Sa maman n’est pas là
Elle le cherche
Ourson ourson
Arrête de manger du chocolat
Sinon tu auras mal à l’estomac
Et lalalalalala
Le petit ourson a mal à l’estomac

2 : ce n’est pas comme ça

3 : c’est comme ça qu’on fait quand on lit
Bébé

2 : ce n’est pas la vraie histoire du livre

3 : Si
c’est comme ça

2 : Rends-moi mon ourson

3 : viens le chercher

3 disparait

2 : Rends-moi mon ourson

*
L’ourson
Qu’est-ce que tu fais ?

2 : Je croyais que tu étais parti

L’ourson
Je ne te quitte jamais

2 : Des fois tu pars

L’ourson
Je ne pars jamais
C’est toi qui me perds
Comme hier au parc

2 : Mais tu es revenu

L’ourson
Je reviens toujours
Qu’est-ce que tu as au bout de ton bras ?

2 : Ma main

L’ourson :
Elle vole

2 : oui
Ma main est comme un oiseau

L’ourson
Tu n’as pas peur qu’elle s’envole ?

2 : elle s’envole mais elle ne me quitte jamais

Elle suit sa main

*

L’ourson :
Elle me laisse, elle m’oublie partout. Alors j’explore le monde. Le bac à sable. Le toboggan. L’herbe du parc. Sur le balcon, la nuit, les étoiles et la lune comme une banane brillante. Les nuages qui passent. Les lumières de la ville. La nuit, le monde vit. C’est plein de bruit et de musique, de chansons, et toutes les petites bêtes discutent entre elles. Ça en fait un raffut. Ensuite je rentre. Parce que sinon elle pleure. Elle ne peut pas dormir sans moi. Alors je reviens. On fait un câlin. Elle me serre fort dans ses bras et elle s’endort. Parfois aussi on explore le monde tous les deux. Le bac à sable. Le toboggan. L’herbe du parc. On partage des secrets, des secrets rien qu’à nous. On s’aime fort. Ce n’est pas grave qu’elle m’oublie partout, tout le temps. C’est une exploratrice, comme moi. C’est pour ça. Ce n’est pas grave. Après on se retrouve. On se retrouve toujours.

*

2 prend l’ourson dans ses bras

2 : il ne faut pas partir explorer le monde sans moi

L‘ourson :
Il ne faut pas partir explorer le monde sans moi

2 : Maintenant on restera ensemble tout le temps

L‘ourson :
Tu dis ça à chaque fois

2 : Oui, mais on se retrouve toujours

L’ourson :
Oui

*

3 : on joue ?

2 : à quoi

3 : au papa et à la maman

2 : je n’ai pas envie de jouer à ça

3 : c’est bien le papa et la maman
C’est des jeux de grands

2 : je n’ai pas envie de jouer à des jeux de grands

3 : bébé

*

1 : à quoi vous jouez ?

3 : au papa et à la maman

2 : non je n’ai pas envie

1 : c’est bien pourtant

2 : Non. Moi je veux explorer le monde.

1 : moi je veux bien jouer au papa et à la maman

3 : c’est moi le papa et toi tu es la maman

1 : pourquoi

3 : parce que je suis le plus grand le plus fort
Donc je suis le papa

1 : d’accord

2 : Tu n’es pas le plus grand et le plus fort

3 : Si
Même que je sais lire

1 : montre

3 : le petit ourson
gnagnagna
Et blablabla

1 : ce n’est pas comme ça

3 : c’est comme ça que les grands font
Donc je joue le papa

1 : c’est maman qui lit
Gnagnagna
Le petit ourson
Lalalalala

2 : mon papa il n’est pas grand et fort
Et pourtant c’est mon papa

2 sort avec L’ourson

*

Jeu du papa et la maman :
1&3 jouent au papa et à la maman : le papa et la maman font exactement les mêmes actions (téléphone, sacoche, ordinateur, …) mais la maman fait en plus ménage, repassage, poussette, bébé, cuisine. On peut ajouter éventuellement au papa des petites courses chez la marchande.

*
Voix de la maman :
Les enfants ! les enfants ! Qu’est-ce que vous faites ?

3&1 en cœur
On joue au papa et à la maman

Voix de la maman :
Vous faites trop de bruit. Calmez-vous un peu.

1 : Mais on joue.

Voix de la maman :
Où avez-vous pris ça ?
Vous n’avez pas le droit de toucher à ça.

3 : mais on joue

Voix de la maman :
Jouez avec vos jouets. Là ce sont les jouets des grands.

1 : C’est pour jouer aux grands

Voix de la maman :
Je suis fatiguée là. Très fatiguée.
J’ai besoin d’un peu de silence.
Jouez en silence
Et avec vos jouets

*

1&3 jouent avec une poupée et un camion

1 : Je vais faire à manger
lalalalala

3 : je conduis mon camion
Vroum

1 : Allo tu rentres tard ?

3 : Je conduis mon camion très très loin

1 : je t’attends

3 : Je voyage

1 : je suis fatiguée
Tu pourrais faire à manger

3 : je n’ai pas le temps

1 : J’ai fait un bon dîner

3 : ce n’est pas bon

1 : Tu dois manger

3 : Je n’ai pas faim

1 : il faut manger

3 : Non

1 : Mange

3 : C’est pas toi le chef

1 : C’est pas toi non plus

*
Voix de la maman :
Les enfants ! les enfants ! Qu’est-ce que vous faites ?

3&1 en cœur
On joue au papa et à la maman

Voix de la maman :
Vous faites trop de bruit. Maintenant ça suffit.

1 : Mais on joue.

Voix de la maman :
Vous pouvez jouer sans vous disputer.

3 : C’est comme ça dans le jeu

Voix de la maman :
Allez hop au lit
C’est l’heure de la sieste

1&3 : Non non pas la sieste

Voix de la maman :
Il faut dormir pour se calmer un peu

3 : Chante-nous une chanson

Voix de la maman :
Je suis fatiguée

1&3 : S’il te plait

Voix de la maman :
Bon mais pas longtemps
Je voudrais me reposer

3 : Tu n’as qu’à dormir avec nous

Voix de la maman :
Je n’ai pas le temps
Bon silence maintenant
Je chante
Mais pas longtemps

Berceuse sur le début du Clair de lune de Debussy :
la nuit
Les enfants
Les enfants s’endorment doucement
Et le monde autour d’eux s’anime lentement
Les oiseaux bleus dans le ciel très haut du firmament
la nuit
Les enfants
Les enfants dorment doucement
Et ensemble les enfants s’envolent
Et leurs rêves sont des constellations d’étoiles
Leurs rêves des clairs de lune d’opale
Et ainsi ils voyagent
Haut haut dans le ciel
Les enfants ils voyagent
Haut haut sur les nuages
Les enfants
Quand ils dorment
Ils voyagent
Haut
Haut

1&3 s’endorment

*

Les parents chuchotant

La voix de maman :
Tu es rentré ?
Ne fais pas de bruit les enfants viennent juste de s’endormir.
Je suis si fatiguée

La voix de papa :
Va te reposer.

La voix de maman :
J’ai encore tant de choses à faire.

La voix de papa :
Tu les feras plus tard

La voix de maman :
Non. Tu les feras toi
Pendant que je dormirai

La voix de papa :
Je rentre à peine et je suis fatigué moi aussi

La voix de maman :
Ce soir c’est ton tour de faire à manger
Mais avant joue moi le morceau que j’aime tant

La voix de papa :
Alors je n’aurai pas le temps de faire à manger

La voix de maman :
Tant pis
nous mangerons des tartines de beurre

La voix de papa :
C’est une bonne idée
Des tartines de beurre

La voix de maman :
Avec de la confiture de mure

La voix de papa :
Quelle bonne idée

La voix de maman :
Joue maintenant le morceau que j’aime tant

On entend un air très doux au piano

*
2 : Ourson et moi on se promène
Ma main vole dans le ciel avec Ourson
Bonjour Madame l’oiseau

L’oiseau :
Bonjour Main
Bonjour Ourson

2 : Que faites-vous ici ?

L’oiseau :
Je suis l’oiseau bleu
Je vole
J’aime voler dans le ciel
Très haut
D’en haut je vous vois tout petit
Les maisons toutes petites
Les arbres minuscules
Mais toi je te vois bien

2 : pourtant je suis très petite

L’oiseau :
Tu es plus grande qu’un arbre
Ah voilà un courant d’air
Je vais en profiter pour monter encore plus haut
Je vous laisse
Au-revoir Enfant
Au-revoir Ourson

2 : Au-revoir Madame l’oiseau

Le vers de terre :
Bonjour

2 : Bonjour
Qui es-tu ?

Le vers de terre :
Je suis un vers de terre

2 : Tu es tout petit
comme moi

Le vers de terre :
Je ne suis pas petit
Je suis le plus grand de tous les vers de terre
Je suis le roi des vers de terre

2 : C’est quoi un roi ?

Le vers de terre :
C’est le chef du royaume

2 : Et tu fais quoi ?

Le vers de terre :
Je commande à tous les vers de terre

2 : tu commandes comment ?

Le vers de terre :
Comme ça
Il se tord et se contorsionne
C’est la danse du roi

2 : c’est drôle
Elle rit

Le vers de terre :
On ne se moque pas d’un roi

2 : pardon

Le vers de terre :
Je te pardonne

2 : c’est que tu es si drôle
Elle rit encore

Le vers de terre :
Insolente
Je devrais te punir pour ton insolence

2 : ça veut dire quoi indolence ?

Le vers de terre :
Insolente
C’est quand on se moque d’un chef

Ourson :
Laissons-le il est trop bête

2 : d’accord

Le vers de terre :
Revenez
On ne quitte pas un roi comme ça
sans le saluer

2 : comment on le salue ?

Le vers de terre :
On se baisse très très bas
On se met à genoux

2 : je vais salir mon pantalon

Le vers de terre :
Insolente
Il disparait

2 : il est un peu idiot ce vers de terre

Ourson :
Complètement stupide

2 : Je suis déçue
Je pensais que les vers de terre étaient intelligents

Ourson :
Les rois sont souvent idiots

2 : Ah ? pourquoi ?

Ourson :
Parce qu’ils se prennent pour des rois

2 : ah ? ce n’est pas un vrai roi ?

Ourson :
Il n’y a pas de roi chez les vers de terre

2 : ah bon ?

Ourson :
non
Les vers de terre sont très intelligents
Ils n’ont pas besoin de roi

2 : ce vers de terre était un menteur alors

Ourson :
Tous les rois sont des menteurs

2 & Ourson sortent

*
Réveil de 1 & 3

Le camion :
J’en ai assez de faire vroum vroum

La poupée :
Et moi de faire à manger

Le camion :
Je vais faire à manger

La poupée :
Et moi je vais aller me promener

Le camion :
Un bon repas
Avec du chocolat
Et des bonbons
Je remue bien
Ça va être bon

La poupée :
Je vais grimper tout en haut de la montagne

Le camion :
Tu devrais faire attention
Il y a des ours

La poupée :
Je n’ai pas peur

Le camion :
Prends ton manteau

La poupée :
Il y a du soleil

Le camion :
Prends ton gouter

La poupée :
Si j’ai faim je mangerai un sucre d’orge

Le camion :
Il n’y a pas de magasin de sucre d’orge dans la montagne

La poupée :
Pas besoin de magasin
Il y a des arbres à sucre d’orge

Le camion :
N’importe quoi

La poupée :
Il y a plein d’arbres à sucre d’orge sur la montagne

Le camion :
Moi je fais à manger

La poupée :
A tout à l’heure

*
La poupée marche dans la montagne
Ourson apparait

La poupée :
Bonjour

Ourson :
Bonjour
Tu n’as pas peur ?

La poupée :
Non pourquoi ?

Ourson :
Je suis l’ours des montagnes

La poupée :
Tu es bien mignon

Ourson :
C’est vrai
Je le suis
Mais je fais aussi très peur
Il essaie de lui faire peur
Tu n’as pas peur ?

La poupée :
Non

L’ourson :
Tant pis

La poupée :
Je cherche les arbres à sucre d’orge

Ourson :
Pour quoi faire ?

La poupée :
Pour en manger

Ourson :
Ils sont là-bas

La poupée :
Merci

Ourson :
Mais tu ne dois pas manger de sucre d’orge

La poupée :
Pourquoi ?

Ourson :
Parce que les arbres à sucre d’orge seront en colère

La poupée :
Pourquoi ?

Ourson :
Parce que les arbres n’aiment pas qu’on mange leurs sucres d’orge

La poupée :
Je leur demanderai gentiment

Ourson :
Ils ne voudront pas

La poupée :
Alors tant pis
Je ne mangerai pas leur sucre d’orge s’ils ne sont pas d’accord

Ourson :
Tu es une drôle de poupée à te promener toute seule ainsi dans la montagne

La poupée :
Pourquoi ?

Ourson :
Pourquoi pourquoi pourquoi
Tu es fatigante avec tes pourquoi

La poupée :
Pourquoi je ne pourrais pas me promener toute seule dans la forêt ?

Ourson :
Parce que tu es une poupée
Une poupée c’est fait pour rester dans une chambre
Attendre sagement dans un coffre à jouets
Avoir de jolis habits
Pas se promener dans la montagne

La poupée :
Moi j’aime la montagne et j’ai envie d’explorer le monde

Ourson :
La lune comme une banane brillante

La poupée :
Le sable doré

Ourson :
Les étoiles

3 : Le toboggan du parc

1 : La nuit sur le balcon

2 : Les oiseaux qui volent haut

La poupée :
Les arbres aux bonbons

Ourson :
L’herbe haute dans les prés

2 : les grands arbres des forêts

1 : les vers de terre qui se prennent pour des rois

*

Voix de papa :
Vous êtes sages les enfants ?

1&2&3 : oui

Voix de papa :
A quoi vous jouez ?

2 : Aux explorateurs

1 : On fait le tour du monde

3 : en volant haut dans le ciel

Voix de papa :
Vous avez des ailes ?

2 : oui
Au bout de nos mains
C’est facile
Regarde
Je respire
Je respire
Je bouge mon bras
Il se lève

(peu à peu 1&3 entrent dans la danse)

1&2&3
Je respire
Je respire
Je bouge mon bras
Au bout de mon bras ma main
Je respire
Je respire
Ma main caresse mon visage
Caresse caresse
Je respire
Je respire
Je bouge mon bras
Je bouge ma main
Je bouge l’autre bras
Je bouge l’autre main
Elle s’envole
Comme un oiseau
Je respire
Je respire
Caresse
Je vole
Je respire
Je respire
Caresse
Je vole

Voix de papa :
C’est très beau
*
Voix de maman :
J’ai faim

Voix de papa :
Maman est réveillée
Tu es reposée ?

Voix de maman :
J’ai très très faim
Est-ce que c’est prêt ?

1&2&3
Nous aussi
On a faim

1&2&3 sortent

Voix de papa :
Ce soir au dîner
Tartines de beurre et de chocolat
Confiture de mure et miel d’oranger

Voix de maman :
Chéri
C’est merveilleux

Voix de 1&2&3 :
On veut de la soupe de poireaux pommes de terre

Voix de papa :
Non pas tous les soirs
Il faut être raisonnable

Voix de maman :
Mmmmhhhh c’est délicieux
Je voudrais un peu de lait aussi

Voix de 1&2&3 :
Moi aussi moi aussi

Voix de papa :
Ça arrive

*
Ourson :
Et nous
jamais de tartines

Poupée :
Et je n’ai même pas rapporté de sucre d’orge de la montagne

Camion :
Je vous ai fait à dîner les potes

Poupée :
Quelle bonne idée

Ourson :
Qu’est-ce qu’on mange ?

Camion :
Ce soir c’est crayons de couleur à la mode de chez moi

Ourson :
On va encore s’en mettre partout

Camion :
Ça ne tache pas

Poupée :
Je prends le bleu
C’est mon préféré

Ourson :
Dépêchons-nous avant le coucher

Camion :
Ouf
un peu de tranquillité

Poupée :
Ce soir
ça vous dit une petite sortie au parc ?

Ourson
Comme hier
Après le coucher

Poupée :
Ça ne devrait plus tarder
Ils doivent être fatigués

Ourson :
Dès qu’ils seront endormis
Hop

Camion :
C’est une bonne idée
Ça nous fera prendre l’air

Ourson :
Balade nocturne sous la lune

Camion :
On ira retrouver les copains

Poupée :
Il parait qu’il y a une grosse fête des jouets au parc cette nuit

Ourson
Il faudra être rentrés pour le réveil des enfants

Poupée
L’oiseau bleu nous ramènera

Camion :
Chut
Les revoilà

Poupée :
A tout à l’heure les potes

La petite fille qui disait non (début)

+

Je m’appelle Marie.
Je vis dans une petite maison au bord du boulevard de l’Orée. C’est un grand boulevard où, toute la journée, passent des bus et des voitures. En face de chez moi, de l’autre côté du boulevard, c’est la Cité-Fauré. Le boulevard fait tout le tour de la Cité. Cité-Fauré ça s’écrit F.A.U.R.E, du nom d’un musicien célèbre d’avant, mais pour nous c’est la Cité-Forêt F.O.R.Ê.T, comme la forêt où on se promène. Sauf que dans la Cité-Forêt, on ne se promène pas. On dit que la Cité-Forêt est pleine de dangers, qu’on y fait de drôles de rencontres, des rencontres qui font peur, que les immeubles y ressemblent aux arbres d’une forêt, si hauts et si serrés qu’à certains endroits on ne voit plus le ciel.
Maman ne veut pas que j’aille dans la Cité-Forêt. Alors, tous les matins, je marche tout le long du boulevard, pour aller à mon école qui est juste de l’autre côté. Et le soir pareil.
Tout au bout du boulevard de l’Orée, très très loin, il y a la très grande ville. On n’y va presque jamais, sauf pour voir les vitrines de Noël des grands magasins et sauf ma mère pour son travail.
Voilà.
Je m’appelle Marie. Et ça c’est mon histoire.

Chez Jeanne et Marie.
Une petite cuisine très propre et très ordonnée.

Marie ! Marie !
Marie !
Ton chocolat va refroidir et tes céréales ramollir.
N’oublie pas ta clef et tes affaires de sport.
Prends ta petite bouteille d’eau. Il faut boire, tu ne bois pas assez. Après le sport il faut boire, ça évite les crampes.
Marie, dépêche toi !
Marie, tu m’entends ?

(off) Oui

Tu reverras ta poésie avant de partir.
Je rentrerai tard, il y a une réunion avec les filles à l’hôpital. Et ensuite il faut que je passe chez Monsieur André, pour son pansement.
Marie, sors de ses toilettes, tu vas être en retard.

Elle, c’est Jeanne. C’est ma mère. Elle court tout le temps. Elle est infirmière. C’est un métier où on court beaucoup. Elle travaille à l’hôpital. Mais comme ça ne gagne pas assez, elle travaille aussi en plus.

Je ne travaille pas seulement pour gagner de l’argent, Marie. Je travaille aussi parce que c’est ma passion. Et parce que c’est le garant de mon indépendance. Pour une femme travailler est le garant de l’indépendance. Pour une femme c’est important l’indépendance. Pour ne dépendre de personne.
Tu débarrasseras la table et tu rinceras ton bol sinon le soir le chocolat est tout collé tout sec sur les bords, difficile à ravoir.
Mets tes affaires sales dans la machine et lance-la. J’ai mis la lessive et réglé le programme. Tu n’auras qu’à appuyer sur le bouton et la machine partira. J’étendrai en rentrant.
Dans le frigo il y a un tupperware pour Louise. N’oublie pas de prendre le parmesan avec. C’est meilleur avec le parmesan. Je ne le mets pas dedans parce qu’après ça n’aurait plus de gout. C’est meilleur si on le met au dernier moment. Il n’y a qu’à faire réchauffer 2mn au micro-ondes. Mais couvre bien avec la cloche en plastique sinon après la sauce tomate c’est tout collé tout sec sur les bords de l’assiette, difficile à ravoir.
Tu m’entends Marie ?

(off) Oui

Tu peux dormir chez Louise ce soir si tu veux. Mais appelez-moi pour me dire. Que je ne m’inquiète pas.
Marie, sors de ces toilettes, tu vas être en retard.

Marie apparait. Sa mère l’embrasse.

Tu es habillée. C’est bien.
Tu as remis ton pantalon d’hier ?

Il est encore propre. Il est d’hier matin.

Ce soir cela fera deux jours et il sera sale. Tu le mettras à la machine.

Tu as signé le cahier ? Il fallait signer le cahier.

Zut j’ai oublié.
C’est une bonne note ?

A+

Très bien. Je suis fière de toi.
C’est très bien d’avoir des bonnes notes. C’est important. Surtout pour une fille. Comme ça plus tard tu pourras choisir un bon métier. Et être indépendante. C’est important d’avoir un bon métier et d’être indépendante. Surtout pour une fille.

Et pour le cahier ?

Fais un gribouillis à ma place.
Prends des biscuits pour le gouter. Et une banane. C’est bon les bananes. C’est plein de vitamines.
En sortant du judo tu iras directement chez Louise.
Et n’oublie pas ta petite bouteille d’eau. A cause des crampes.

Louise c’est la mère de Jeanne. Ma grand-mère donc. Chez nous on ne dit pas Mamie ou Mémé ou Grand-mère. On dit Louise. C’est différent dans chaque famille. Chez Zora ils disent Mamie. Et chez Paul Nonna. Chez moi il n’y a que Louise, Jeanne et moi. Alors on dit Louise. C’est plus simple.

Tu dineras avec Louise. Dans le tupperware il y a assez pour deux. Et ne regardez pas la télé. C’est idiot la télé.
Si tu restes dormir chez elle appelez-moi pour me le dire. N’oublie pas.
Et ne traine pas en chemin.

Oui maman.

Tu passes par le Boulevard. Pas par la Cité.

C’est plus court du judo pour aller chez Louise.

Tu passes par le Boulevard.

Il y a plein de voitures sur le Boulevard. Il y a trop de bruit et ça sent mauvais à cause de la pollution. Ce n’est pas bon pour la santé la pollution.

Tu passes par le Boulevard. Sinon plus de judo.

Oui maman.

Je suis fière d’avoir une petite fille comme toi. Sage et raisonnable.

Je suis fière de toi.
Bonne journée Marie.

Bonne journée Maman.

Travaille bien.

Toi aussi Maman.

Jeanne embrasse Marie et sort. On entend la porte claquer. Marie s’installe à la table devant son bol.

Maman est toujours pressée. Ce n’est pas de sa faute. Elle travaille beaucoup. C’est un métier difficile, infirmière. Un métier où on court beaucoup. Maman dit que c’est un métier de plus en plus difficile, mais que c’est un beau métier. Parce qu’on soigne des gens. Jeanne aime bien soigner les gens. Mais des fois elle dit qu’elle en assez de courir tout le temps. Elle dit qu’elle en a marre.

Bruit de clefs dans la serrure. Jeanne revient en trombe.

J’ai oublié les clefs de mon casier. Qu’est-ce que j’ai fait des clefs de mon casier. Merde. Merde. Qu’est-ce que j’ai fait de ces putains de clefs. Merde. Merde. Oh c’est pas vrai. C’est toujours quand je suis en retard que je perds ces putains de clefs.

Marie se lève, sort et revient avec les clefs qu’elle tend à sa mère.

Merci. Elles étaient où ?

Au-dessus du radiateur.

Bien sûr. Quelle idiote. Merci ma chérie.
Tu as fini ton chocolat ? Va te laver les dents. C’est important de se laver les dents. Pour ne pas avoir de problèmes dentaires quand tu seras grande.

Oui maman. Ne t’inquiète pas.

Je ne m’inquiète pas. Je n’ai pas de quoi m’inquiéter avec une petite fille sage et raisonnable comme toi.
Bonne journée ma chérie.

Bonne journée maman.

Je t’aime fort ma chérie.

Moi aussi maman Je t’aime fort.
Ne va pas trop vite en voiture.

La porte claque de nouveau. Marie reste seule devant son bol.

Souvent, le soir, Maman rentre très tard à cause des réunions à l’hôpital pour-pas-se-laisser-faire. Et après il faut qu’elle passe encore chez le père André ou la Mémé Ginette pour refaire un pansement ou voir si tout va bien. Alors souvent, le soir, après l’école, je vais chez Louise. Louise a eu un accident basculaire de la tête et ne peut plus marcher. Alors Maman lui prépare des repas et c’est moi qui les lui apporte. J’aime bien aller chez Louise. On se fait des dîners de princesses comme elle dit. Mais ce qu’on préfère toutes les deux c’est manger des bonbons. Louise dit qu’à son âge ça ne peut plus lui faire de mal, à cause des fausses dents. Elle sort ses dents de sa bouche, ça nous fait rigoler. On s’amuse bien avec Louise. On fait les follettes comme elle dit. On regarde la télé. On se raconte plein de choses. Ce que j’aime avec Louise c’est qu’on peut se parler de tout. On se dit des choses importantes. Des choses de la vie et de la mort. Les autres adultes font toujours des manières, comme s’ils détenaient tout un tas de secrets. Ils prennent des airs mystérieux et disent : Tu comprendras plus tard. Louise dit que ça n’existe pas, plus tard, qu’il ne faut pas croire qu’il y a un âge où on comprend tout soudain comme par magie.

L’appartement de Louise.
Beaucoup de tentures, de châles de couleurs, de bibelots amassés. Sur les murs, des photos de Louise, jeune, en danseuse de cabaret, boa à plumes, robes lamées, jambes gainées, fumée de cigarettes.

Comment ça va avec Fati ?

Il joue avec Lola à toutes les récréations maintenant.

La semaine dernière il jouait tout le temps avec toi.

Oui mais depuis hier il joue avec Lola tout le temps.

C’est une dinde cette Lola.

N’empêche qu’il joue tout le temps avec elle.

C’est une dinde et une pleurnicheuse. Les femmes qui pleurnichent ça agace les hommes. Il reviendra.

De toute façon je m’en fous.

Je m’en moque.

Je m’en moque.

Tu as un autre amoureux ? Joachim ?

Il m’agace Joachim. Il veut toujours qu’on joue aux chiens.

Vous jouez aux chiens ?

Il fait le chien et je dois lui donner des ordres. Il adore les chiens. Il m’agace.

C’est un drôle de jeu.

Il dit qu’il veut être docteur pour chiens plus tard.

Vétérinaire.

Oui c’est ça. Moi je lui ai dit qu’il devrait tuer des animaux s’il est vétérinaire. Parfois pour soigner les chiens il faut les tuer, n’est-ce pas ?

Oui, c’est vrai. Pour soigner parfois il faut tuer.

Mais Jeanne ne tue personne elle. Et pourtant elle soigne des gens.

Ce n’est pas la même chose. On ne tue pas les gens comme on tue les chiens.

Pourquoi ?

Sans doute parce qu’on ne considère pas les gens comme des chiens.

Même quand ils sont vieux ou très malades ?

Dans certains pays si. Mais pas ici.

Tant mieux. Je n’aimerais pas qu’on te tue. Même si tu es très vieille.

C’est gentil. Mais ce serait plus simple d’être libre de choisir comment on veut mourir.

Ici, on n’est pas libre de choisir ?

Ici on n’est pas libre de ça. Si les gens veulent choisir, ils doivent aller dans un autre pays.

Toi tu vas aller dans un autre pays pour te faire mourir ?

Moi je me débrouillerai toute seule ici le moment venu.

Ce sera quand le moment venu ?

Quand j’en aurai assez de me trainer comme une vieille tortue.

Comment tu feras ?

Je mettrai ma belle robe bleue, celle avec des paillettes argentées, mon grand boa à plumes, je boirai une dernière coupe de champagne et je m’endormirai en rêvant.

Et tu ne te réveilleras pas ?

Plus jamais ?

Je ne veux pas que tu ne te réveilles plus jamais.

C’est la vie. Il faut bien mourir un jour. Tout le monde meurt. Alors pourquoi devrait-on mourir tristement dans une chambre moche qui sent le pipi ? Moi je veux que ma mort soit aussi belle que les plus belles choses de ma vie.

Louise a été une grande vedette du théâtre. Elle a même appelé Maman Jeanne à cause d’une actrice très célèbre qui était son amie. Quand l’amie de Louise est morte, Louise a soupiré et a dit
C’est un monde qui finit
Louise m’a montré une photo d’elle et de son amie. C’était une vieille photo sur laquelle Louise était jeune et très belle. Et avec son amie elles riaient et il y avait avec elles des messieurs qui riaient aussi.
J’ai demandé si un de ces messieurs était son mari, le papa de Jeanne. Elle a dit qu’elle ne se souvenait plus du tout qui était les messieurs sur la photo mais que de toute façon elle n’avait pas eu de mari et que le papa de Jeanne était un prince russe très malheureux, très riche et très beau. Quand j’ai raconté ça à Maman le soir en rentrant elle s’est mise en colère et elle a dit :
Je ne veux plus que tu écoutes les bêtises de ta grand-mère !
Plus tard je l’ai entendu parler à Louise au téléphone. Elle parlait tout bas mais elle avait l’air toujours très en colère :
Si tu continues à farcir la tête de Marie avec tes histoires à dormir debout, je te préviens, elle n’ira plus chez toi.
Après ça, Louise ne m’a plus jamais parlé de sa vie d’avant. Et maman n’a plus jamais été chez Louise.
Les histoires d’adultes sont parfois difficiles à comprendre.

Où est-ce qu’on va quand on est mort ?

Je ne sais pas mais moi je suis sûre que je serai là.

Louise pose sa main sur le cœur de la petite fille. Puis elle fait voleter sa main tout autour de la petite fille.
Et là. Tout autour.

Mais je ne te verrai plus.

Tu sauras que je suis là.

Ce n’est pas drôle d’être vieux.

Si, c’est drôle. Parce que ça veut dire qu’on a vécu longtemps.

Oui, mais on doit mourir. Et on ne peut plus marcher.

Moi je m’en fous. Je n’ai jamais aimé ça. Danser j’aimais. Mais pas marcher.

Mais tu ne peux plus danser non plus.

L’important c’est de danser dans sa tête.

Tu danses dans ta tête ?

Tout le temps.

Montre comment tu fais.

Louise ferme les yeux et se met à danser dans sa tête, avec la tête et les mains, en fredonnant.

Un jour, Louise a fait comme elle avait dit. Elle s’est mourue.
Moi ça ne m’a pas étonnée parce qu’on en avait souvent parlé toutes les deux. Un soir elle a dit qu’elle avait eu une assez belle vie, qu’elle en avait bien profité et que maintenant ça suffisait bien comme ça avec ses jambes qui ne voulaient plus avancer au point qu’elle ne pouvait plus se lever de son fauteuil pour se laver toute seule.
Ce soir-là on a mangé encore plus de bonbons que d’habitude. Et puis on a écouté sa chanson préférée. Et elle a fait le numéro du play back. Le play back c’est quand tu fais semblant de chanter et c’est pas toi qui chantes mais tu le fais si bien qu’on dirait quand même que c’est toi.
Le lendemain matin j’ai pleuré à l’école parce que je savais qu’elle allait se mourir, mais je n’ai rien dit à personne. Pas même à Aricia ou à Joachim. C’était notre secret à toutes les deux.
Ce jour-là, Maman est venue me chercher à l’école. C’est la dame qui s’occupait de Louise qui l’avait prévenue. Maman m’a demandé si je voulais voir Louise une dernière fois, mais je ne comprenais pas à quoi ça servirait de voir Louise comme ça, sauf à avoir peur comme dans les films que regarde Aricia. Alors on s’est promenées toutes les deux avec Maman, on a été au parc, on se tenait par la main, c’était bien.
Le lendemain matin, à la maison, c’était presque comme d’habitude. Sauf que c’était pas tout à fait comme d’habitude quand même.

Marie ! Marie !
Marie !
Ton chocolat va refroidir et tes céréales ramollir.
N’oublie pas ta clef et ta petite bouteille d’eau.
Marie, tu m’entends ?

(Off) Oui

Je ne rentrerai pas tard.
J’ai demandé à Vanessa de me remplacer ce soir.
On mangera ensemble. Je ferai des nuggets.
Ou alors on ira à la pizzeria.
Tu veux qu’on aille à la pizzéria toutes les deux ?
Sors de ses toilettes Marie. Tu vas être en retard.
Après l’école tu iras directement à la maison.
Je ne rentrerai pas tard. Je me suis débrouillée pour ne pas rentrer tard.
Et ensuite nous irons manger toutes les deux à la pizzeria.

Marie apparait. Sa mère la prend dans ses bras. Silence.

Ça va aller.
Tu es contente qu’on aille à la pizzeria toutes les deux ?
Ça te fait plaisir ?

On ne pourrait pas aller à MacDo plutôt ?

Pas au MacDo. C’est mauvais pour la santé.

On n’y va jamais. Toutes mes copines y vont et pas moi.

J’ai dit Pas MacDo.
La pizzeria ça ne te fait pas plaisir ? Tu adores la pizzeria.

Tu es une gentille petite fille
Bois ton chocolat. Il va refroidir. Et mange tes cornflakes. Ils vont ramollir. Ce n’est pas bon quand c’est tout mou.

Je n’ai pas faim.

Il faut manger.

Marie se force à manger une cuiller.

Ça va aller.

Il faut que j’y aille. Je vais être en retard.
C’était bien hier. Je veux dire, pour une fois, être toutes les deux. C’était bien quand même, non ?

Ça va aller.
Il ne faut pas être triste. Je veux dire, tu as le droit d’être triste, mais ça fait partie de la vie. C’est aussi la vie. Tu es une magnifique petite fille. Forte et intelligente. Je t’aime.

Moi aussi je t’aime Maman.

Tu es mon amour.

Jeanne serre très fort Marie dans ses bras.

Tu m’étouffes.

Il faut que j’y aille.
Qu’est-ce que j’ai fait de mes clefs. Ah les voilà.
Je ne sais plus où j’ai ma tête ce matin.
C’est un peu bizarre ce matin mais ça va aller.

Je t’aime.

Moi aussi Maman.

A ce soir ma chérie. Ne te mets pas en retard. J’ai fait un mot à la maitresse pour vendredi. Pour l’enterrement. Dans ton carnet de liaison. Tu penseras bien à lui montrer.

Ça va aller. Bonne journée ma chérie.

Jeanne sort. Puis revient. Elle reste immobile, les bras ballants, comme si elle ne savait pas quoi faire ni quoi dire mais qu’elle ne pouvait pas partir pour autant. Marie se lève et l’embrasse. Fort. Jeanne ressort. Marie se rassoit devant son bol. Elle trempe son doigt dans le chocolat et fait des dessins sur la table du bout de son doigt.

A la maison c’était comme avant. Sauf que ce n’était pas tout à fait comme avant quand même. C’était un peu bizarre en fait.
Le soir je rentrais directement à la maison. Et quand je rentrais j’étais toute seule. Au début je trouvais ça rigolo. Et puis après j’ai trouvé ça ennuyant. Je n’avais plus envie d’apprendre mes leçons. Je n’avais plus envie de lire mes bédés. C’était comme si tout était devenu ennuyant en fait. Alors pour ne pas m’ennuyer, je faisais semblant que Louise était là. Et même si elle n’était pas vraiment là, en fait c’était comme si elle était là, en vrai. Exactement comme elle avait dit. Là tout autour.

Marie est allongée sur le tapis de sa chambre. Louise derrière elle en train regarder la télé. De temps en temps Marie jette un œil à un cahier.

Qu’est-ce que tu fais ?

J’apprends la poésie pour demain.

J’aimais bien la poésie. C’est quoi comme poésie ?

La Cigale et la fourmi de Jean de la Fontaine.

Ce n’est pas de la poésie.

Si, c’est une fable.

Une fable ce n’est pas de la poésie. La poésie ça ne fait pas la morale.

Mais c’est plus rigolo.

Ce n’est pas rigolo et en plus c’est très laid. Verlaine ou Baudelaire, ça c’est de la poésie.

Je connais pas.

Qu’est-ce qu’ils vous apprennent dans votre école ?
Les sanglots longs des violons de l’automne
Blessent mon cœur d’une langueur monotone

Je peux te réciter ma fable ?

Ça va être l’heure de mon feuilleton.

Pendant la météo et les pubs.

Si tu veux. Mais vite alors.

La cigale et la fourmi
de Jean de La Fontaine
La cigale ayant chanté tout l’été
Se trouva fort dépourvue quand la bise fut venue
Pas un seul petit morceau de mouche ou de vermiceau
Elle alla crier famine chez la fourmi sa voisine

C’est tout ?

Je n’arrive pas apprendre plus.

Ce n’est pas étonnant, c’est tellement moche.
Comment ça finit déjà ?

Vous chantiez. J’en suis fort aise. Et bien dansez maintenant.
C’est parce qu’il fait froid à cause de l’hiver, alors la fourmi dit à la cigale de danser pour se réchauffer.

La fourmi n’est qu’une sale aigrie.

C’est quoi une aigrie ?

Quelqu’un qui est jaloux du plaisir de l’autre parce qu’il n’a pas eu le courage de prendre le sien.

Pourquoi elle n’a pas eu le courage ?

La fourmi, au lieu de profiter de l’été, du soleil, au lieu d’aller se baigner, de manger des grillades au bord de l’eau avec des amis, a passé son temps à travailler, travailler, à courir partout avec ses petites papattes. Et durant tout ce temps, elle a vu la cigale profiter de toutes ces bonnes choses, et elle l’a entendu chanter. Et elle était jalouse de son chant et du plaisir que la cigale prenait pendant que elle elle travaillait avec ses petites papates.

Pauvre fourmi.

C’est une idiote et une jalouse.
Tu trouves ça bien toi de laisser mourir de faim sa voisine ?

Mais quand même. Si la fourmi a travaillé et pas la cigale.

La fourmi devrait donner à manger à la cigale parce que la cigale a chanté et que son chant a illuminé l’été. Au lieu de ça, elle la laisse mourir de faim.
Ce n’est rien pour toi le chant de la cigale ?

C’est très beau.

Tu vois.

Toi tu chantais.

Et maintenant je danse. Dans ma tête.

Tu es comme la cigale.

Voilà. C’est ça. Je suis une cigale.

Et maman c’est une fourmi. Mais une gentille fourmi. Puisqu’elle te donnait à manger.

Le feuilleton commence.

Avant, Maman disait toujours que Louise se comportait comme une enfant, qu’elle était comme une enfant qui n’aurait jamais grandi. Quand elles se disputaient, Jeanne disait « Maman, quand te décideras-tu enfin à grandir un peu ! ». C’était bizarre d’entendre Maman parler comme ça à Louise.
Mais maintenant, on dirait que c’est Maman qui redevient comme une enfant. Hier soir, je n’arrivais pas à dormir, je l’ai entendue, à travers le plancher de ma chambre. Elle parlait toute seule et on aurait dit qu’elle pleurait. Ça faisait bizarre de l’entendre comme ça.

Jeanne assise, dans la pénombre, à la table de la cuisine. Des papiers épars devant elle.

Merde. Putain de papiers de merde. Ils croient qu’on n’a que ça à faire, leurs papiers. Merde. Elle ne pouvait pas s’en occuper avant de ses paperasses. Merde. C’était quand même pas compliqué de mettre tout en ordre avant. Les gens responsables font ça. Il aurait fallu être un tout petit responsable. Responsable. Ahah. Ce crétin de toubib. Eh bien, Jeanne, il faut dormir la nuit. Je voudrais bien t’y voir moi. Crétin. C’est pas possible de parler aux gens comme ça, c’est plus possible de traiter les gens comme des serpillères comme ça. Gnagnagna. Faut dormir la nuit. Crétin. Je voudrais bien t’y voir moi. Comment il veut qu’on fasse. Putain, je suis crevée. Merde, j’espère que j’ai bien fait sa piqure à la petite de la 220 ? Est-ce que je l’ai faite ? Merde, je ne me vois plus le faire. J’ai dû la faire. C’est sûr. Je ne vois pas pourquoi je ne l’aurais pas fait. Oui oui oui oui oui, je l’ai fait, c’est sûr. Putain qu’est-ce que je suis crevée. Merde j’ai pas fait la vaisselle. Saloperie de vaisselle de merde. Cette maison est une porcherie. Merde. Faut que je finisse ces paperasses. Oh j’en ai marre. Merde, il est où ce stylo de merde. Putain de stylo de merde.

Marie entre doucement, en pyjama.

Qu’est-ce que tu fais encore debout Marie ? Il est tard. Il faut dormir maintenant.

J’y arrive pas.

Il faut aller dormir Marie. Demain il y a école.

J’y arrive pas.

Ça s’est bien passé ta journée ?

J’ai eu A+ en calcul mental. Il fallait faire 20 opérations en 1 minute. J’ai tout réussi. Et j’ai tout terminé avant la fin. J’étais la première à tout finir. Et j’ai tout réussi.

C’est bien. Je suis fière de toi. C’est important de bien travailler. Et maintenant il faut aller dormir.

Un temps. Marie reste là, sans bouger.

Tu ne vas pas dormir toi ?

Je finis de remplir ces papiers, pour Louise, et j’arrive.

Viens te coucher maintenant.

Je ne peux pas. Il faut que je finisse de remplir ces papiers.

Je voudrais dormir avec toi.

Marie, je dois finir de remplir ces papiers. Va te coucher.
VA TE COUCHER MARIE

Un temps. Marie reste là, sans bouger.

S’il te plait, Marie, va te coucher. Marie je suis fatiguée là. Très fatiguée. Va te coucher. VA TE COUCHER MARIE BORDEL DE MERDE DE BORDEL DE MERDE VA TE COUCHER MARIE S IL TE PLAIT MERDE.

Marie reste là sans bouger. Elle se met à pleurer.

Pardon ma chérie. Pardon. Excuse-moi. Oh putain je suis fatiguée, je suis désolée, je suis si fatiguée.

C’est rien Maman.

On va se coucher. Viens.

Jeanne prend Marie sur ses genoux et la serre contre elle. Elles restent là toutes les deux, enlacées, longtemps.

C’est le lendemain que j’ai rencontré Loup.
Maman devait encore rentrer tard et je n’avais pas envie d’être toute seule à la maison à ne pas réussir à apprendre mes leçons et à m’ennuyer. J’aurais bien aimé aller chez Louise mais ce n’était pas possible. Et je n’avais pas envie d’aller au judo non plus. De toute façon c’était ennuyant le judo et puis j’avais oublié mon kimono. Alors, en sortant de l’école, j’ai décidé d’aller me promener. Comme une exploratrice. J’ai marché un peu sur le boulevard, et quand j’ai été sûre que tous les parents étaient partis et que plus personne ne pourrait me voir, j’ai tourné dans une petite rue que je ne connaissais pas et j’ai commencé l’exploration. J’avais peur que quelqu’un me demande ce que je faisais là, mais personne ne faisait attention à moi. J’ai marché longtemps. Et puis il a commencé à faire sombre. Et en levant les yeux, je me suis rendue compte que les immeubles autour de moi étaient si grands qu’on ne voyait plus le ciel. Et j’ai compris que j’étais arrivée au milieu de la Cité-Forêt.

Tu es perdue ?

Je me promène.

Tu te promènes ? Par ici ?
Comment tu t’appelles ?

Marie

Marie ? Comme la vierge Marie ? Tu n’as pas une tête à t’appeler comme la vierge Marie.

Je ne m’appelle pas comme la vierge Marie. Je m’appelle comme Marie Curie.

Connais pas.

Tu ne connais pas Marie Curie ?

C’était une grande chercheuse. Une scientifique.
Elle a eu le prix Noël.

Je ne savais pas qu’il y avait des filles là-dedans.

Si, il y en a.

Toi tu veux être chercheuse ?

Non, moi je veux être institutrice.

C’est nul, institutrice.
C’est mal payé. Tu cries toute la journée sur des élèves. Et le soir tu te fais crier dessus par des parents d’élèves.
C’est nul.
Pourquoi tu veux faire ça ?

Je veux apprendre des choses aux enfants.

Les trucs qu’on apprend à l’école ça ne sert à rien.

Ça sert à pas être bête.

C’est l’école qui rend bête.

Il y a d’autres moyens de ne pas être bête.

Quoi par exemple ?

Toi tu voyages ?

Moi je suis un voyageur.

Tu as beaucoup voyagé ?

Là tel que tu me vois je voyage.

Tu voyages ici ?

Un voyageur ça voyage partout.

–    Tu ne vas pas à l’école ?

–     Je suis trop vieux pour me faire crier dessus.

–    C’est obligatoire.

–    Ça rend bête de faire ce qui est obligatoire.

Tu crois que je suis bête ?

Toi tu es petite.
Ce n’est pas grave d’être bête quand on est petite.

Je ne suis pas bête. Je lis des livres.

Quoi comme livres ?

Des livres de poètes. Verlaine.

Connais pas.

Chanson d’automne
Les sanglots longs des violons de l’automne
Blessent mon cœur d’une langueur monotone
Tout suffocant et blême
Quand sonne l’heure
Je me souviens des jours anciens
Et je pleure
Et je m’en vais au vent mauvais qui m’emporte
Deçà delà
Pareil à la feuille morte

He ben dis donc.
C’est triste.

C’est beau et triste.

C’est du slam d’avant. Genre.

Quel genre ?

Qu’est-ce que tu fais par ici petite comme t’es ?

Je vais chez ma grand-mère.

Et ta mère te laisse sortir à cette heure-ci ?

Ma mère elle travaille.

Faudrait pas que les femmes travaillent.
Après elles laissent leurs petits enfants trainer dans les rues tard le soir.
C’est pas prudent.
On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Je suis assez grande.

Elle habite où ta grand-mère ?

Par là.

Par où par là ?

Quartier du Petit bois

C’est pas du tout par là.
Tu es perdue ?

Non, je me promène. J’aime bien.

Personne ne se promène par ici.
Surtout pas les petites filles dans ton genre.

Quel genre ?

Ton genre.

Tu habites ici ?

Moi j’habite partout et nulle part.
Tu veux que je t’accompagne ?

Pas besoin.

Je vais t’accompagner. La nuit ne va pas tarder.
Faut pas trainer par ici quand la nuit tombe.

Je suis assez grande pour me débrouiller.
Salut.

Elle s’éloigne

Ce n’est pas par là le quartier du Petit bois.

Je dois retourner chez moi. Il est tard. Ma mère va bientôt rentrer.

C’est où chez toi ?

Par là.

Je te raccompagne.

Je te fais peur.

Je n’ai plus envie de parler. C’est tout.

Espèce de bébé

Salut

Bouhhhhh

La petite fille détale en courant.

C’est comme ça que j’ai rencontré Loup. Il y a comme ça des gens qu’on rencontre qui ont des sales têtes qui font peur.

Fantaisies – l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était (extrait)

+

Fantaisies #1
Accueil du public

(festival d’Avignon – 2013)

Bonsoir
Bienvenue au Théâtre du Girasol dans le cadre de la 67ème édition du festival d’Avignon
Ceci est votre dernier spectacle de la journée.
Détendez-vous, respirez, pa ssez en mode vibreur.
En sortant tout à l’heure vous pourrez profiter de la nuit étoilé sur le Rhône par dessus les murs de vieilles pierres et d’affiches encartonnées
Ne craignez rien. Je ne vous demanderai pas d’éteindre vos téléphones portables. D’abord parce que je suis certaine que vous êtes des gens civilisés et non de ces grossiers personnages qui laissent leurs téléphones portables allumés en toutes circonstances. Ensuite parce que je ne suis pas l’hôtesse d’accueil du théâtre. Non non. Moi je suis l’artiste. Si si. Ça existe chez les femmes aussi. C’est moi là, qui vous fais signe. Vous voyez?
Et bien sûr, je suis nue sous mon peignoir.
Il est 22h30, c’est la nuit. Vous avez bien fait de venir au Théâtre du Girasole ce soir.
Vous êtes dans le off et dans le off tout est permis.
Surtout à cette heure-ci.
Quand on est une artiste femme il faut savoir donner de sa personne. Surtout dans le Off. Remarquez une artiste femme à Avignon elle est le plus souvent dans le off. Déjà que dans le off le nombre de femmes metteuses en scène n’atteint pas le tiers des spectacles programmés et que le nombre de textes écrits par des femmes représente à peine un cinquième des textes que vous entendrez sur les scènes. Dans le off. Le In je ne vous en parle même pas.
Allez zou je me mets nue, comme ça on n’en parle plus. Sinon vous allez attendre ça toute la soirée, et vous n’allez rien écouter, vu l’affiche. C’est fait exprès. Faut vendre.
Surtout dans le off.
Un solo d’un acteur homme sur l’idéal masculin ce serait différent bien sur. De lui, tout le monde attendrait qu’il dévoile son rapport au monde, à l’engagement politique, au courage, à la pugnacité,  et si par hasard il dénude un bout de peau c’est pour te montrer les cicatrices gagnées sur le champ de bataille ou dans quelque rixe de jeunesse folle, comme autant de traces d’héroïsme. Moi mes cicatrices c’est l’appendicite et mes deux césariennes, ça fait tout de suite mon sexe. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, parce que question héroïsme…
Mais non. Je plaisante. N’aie pas peur, o public chéri. Comment pourrais-je me mettre nue alors que je suis sans maquillage et sans talons. Il faut que je me maquille et que je mette mes talons. Après nous verrons. Si vous êtes très sages. Si vos portables ne sonnent pas. Si vous ne ronflez pas pendant une heure. Alors peut-être que vers la fin je vous ferai le truc cochon, avec oreilles de lapin, boule à facette, boa, mon truc en plume et tout le tremblement.
Et même, peut-être, oui, peut-être, spécialement pour vous ce soir, petits veinards, parce que nous sommes dans le off et que dans le off tout est permis, je finirai par vous montrer mes chairs et peaux, et toutes mes intimités dans toute leur nudité. Petits veinards.
J’en vois qui frémissent.
Quelle chance se disent-ils.
Et encore, petits veinards, ce n’est pas tout. Si tu promets de me faire entrer au bar de la piscine vide ou à la soirée du potager des grosses légumes, je te ferai des trucs insensés, des fantaisies pour toi tout seul.
Je suis prête à tout
Qu’on se le dise
Dans le off tout est permis.
Et cette année j’ai décidé de faire le off.
Malheureux public lambda qui ne connaît pas le bar de la piscine vide. Petit peuple du off qui paie sa place et ne connaît pas le potager et le verger des papes du théâtre français.
S’y croisent directeurs de théâtre, producteurs et co-producteurs en argent public, metteurs en scène en recherche de gros sous, et parfois, oui, parfois, au milieu de cette assemblée mâle et testotéronée, une jeune comédienne souriante et alerte, virevoltante au milieu des palmiers et autres fruits murs, une autrice pas encore complètement désespérée, sans doute pas encore usée par une vie de silence et de tiroirs, ou bien une des rares metteuses en scène de l’endroit, oui, oui, on en trouve là aussi parfois, souvent la même, déjà croisée, opiniâtre, âpre à la survie, particulièrement résistante, ou alors celle-ci très jeune et pleine d’illusions, sautillante et pensant, ma tendre chérie au fol espoir, que le monde est grand ouvert devant elle, que toutes ces histoires de sexe, c’est du passé, des trucs pour vieilles moustachues mal baisées, et que, elle, non, pas elle, elle fait partie de la nouvelle génération. La preuve elle est là, au bord de cette piscine, et elle parle à de grands directeurs éméchés, avenants et joyeux, car ici, au festival d’Avignon, et encore plus au bord de cette piscine désespérément vide, c’est toujours la grande et joyeuse fête du théâtre. Et si tout ça prend parfois des allures de grande foire commerciale ou de lupanar de luxe, qu’on nous pardonne, à nous pauvres artistes de gauche – car nous sommes de gauche, n’est-ce pas, public du Girasol? – qu’on nous pardonne donc de nous laisser quelque peu imprégner par les us et manières de la société marchande et du spectacle dont nous ne sommes, hélas, que des appendices, et puis quoi, il faut bien vivre avec son temps.
Stop
J’avais dit Pas ce soir.
J’avais dit Pas ici. Pas dans le off
J’avais dit ici dans le off je ne parle pas de la société marchande et du spectacle. Je ne parle pas de la grande famille du théâtre français parce que je vais encore me griller et que personne ne voudra acheter ce truc or si tu vas dans le off c’est pour vendre tes trucs justement, pas pour faire l’artiste et dire n’importe quoi. Les artistes maudits c’est du passé, c’est carrément ringard, faut être con maintenant pour dire n’importe quoi et se griller, les temps sont durs. Faut bien vivre. Et Con ça veut dire Sexe de femme et ça vous donne la mesure de la connerie de l’artiste.
Et puis Fida m’a dit – Fida c’est le directeur du théâtre du Girasol. C’est un homme. Comme la plupart des directeurs de théâtre. Mais là je précise parce que Fida a un prénom qui sonne comme un prénom de fille. C’est parce qu’il est franco-Syrien. Et artiste. Là il y a de la solidarité qui joue, forcément, une sorte de sororité politique oserais-je dire. Un truc entre opprimés du monde entier donnez-vous la main. Tous ensemble. Tous ensemble. Etc. On lui pardonnerait presque d’être aussi un directeur de théâtre loueur du off. Mais quoi il faut bien vivre. – Donc Fida m’a dit. « On a est bien gentils de t’accueillir avec ton truc, là, bien gentil de te permettre de louer notre salle, mais tu ne parles pas du Off, de tes trucs politiques de bonnes femmes, de la place des bonnes femmes, etc. Tout le monde s’en fiche de la place des bonnes femmes dans le théâtre et la culture et l’art. Ça n’intéresse personne ces problèmes de bonnes femmes, ça ne fait pas sérieux,  c’est tout. C’est comme ces histoires de bonnes femmes victimes de violences sexuelles comme armes de guerre en Syrie actuellement, comme ces histoires de bonnes femmes violées par dizaines tous les jours sur la place Tahrir en ce moment. Tout le monde s’en fout de vos histoires de bonnes femmes. Et si on t’a mis à 22h30 c’est pas pour entendre parler politique, ça ennuie tout le monde la politique. C’est l’ennui absolu la politique. Au moins avant avec le petit nerveux à grandes oreilles on rigolait un peu, mais maintenant avec le grand mou tout flanflan c’est pire que tout l’ennui politique. Alors tu imagines des histoires politiques de bonnes femmes! Et à 22h30 encore! Tu vas au casse pipe. Tu vas faire fuir tout le monde, le public et les professionnels. Alors tu arrêtes de nous les briser menus avec tes histoires politiques de bonnes femmes, et tu fais ce que tout le monde attend de toi. Un solo avec une actrice se doit d’être une chose légère, coquine et rigolote. Alors sois coquine, légère, parle de sexe, ou retourne t’occuper de tes deux enfants en bas âge qui pleurent tout seuls avec leur père dans le grand nord tandis que leur mère se la coule douce dans un festival du sud en faisant la grue sur scène.
Non je plaisante.
Fida n’a pas dit ça du tout.
Il a juste dit
« Tu ne crois pas que ce texte d’accueil est un peu long. Surtout pour un spectacle du Off »
Et il a raison
Entrons donc dans le vif du sujet, celui qui nous occupe toutes et tous en ce moment et continuellement, je veux parler du sexe. Enfin ne rêvez pas, vous l’aurez compris, vous êtes ici dans un théâtre de gauche du Off politiquement correct, donc foin de scènes affriolantes, de sexe turgescent, de postures pornographiques, de hahanements délirants, il sera question ici du sexe en tant que genre, de la question de ces représentations… en tout genre, donc.
Pour le reste, le truc cochon, ce sera en after au fond de la piscine vide.
En attendant, et parce qu’on n’est pas là pour rigoler, quoique certains en pensent, je vous propose donc de réfléchir ensemble à la question suivante : Qu’est-ce qu’une femme. Et a fortiori qu’est-ce que l’idéal féminin? Car il contient par définition l’essence même de la femme, son principe d’existence. La femme idéale existe-t-elle? A priori oui, car on ne cesse de nous la montrer, démontrer, en images, en articles, à la télé, dans les journaux, au cinéma, partout. Mais où est ma femme idéale? Celle que je suis forcément au fond de moi, celle que je recèle forcément, celle qui le vaut bien, en moi. Partons donc en quête de cet idéal féminin.
Bien je crois que je suis prête.
Nous pouvons y aller.
Merci de votre attention

Fantaisies #2
A la recherche de l’idéal féminin

Une femme entre
C’est la femme idéale
Elle dit
Je suis la femme idéale
Elle traverse lentement l’espace
Elle effleure à peine le sol de ses pieds
Elle ne marche pas elle glisse
Pas de geste brusque
pas de mouvement saccadé
aucun accident ne vient troubler la parfaite harmonie de ce corps en mouvement
Elle entre
Elle est la femme idéale
Elle dit
Je suis la femme idéale
Et tous retiennent leur souffle
petite apnée discrète
poitrines parcourues d’un léger sanglot
Tous sont suspendus à la silhouette mouvante
La femme entre
femme idéale
Elle murmure
Je suis la femme idéale
Et tous se sentent fondre en d’extatiques langueurs
Certains tremblent doucement
L’un pleure sans bruit
Un autre l’air hagard la fixe
Une femme entre
C’est la femme idéale

Fantaisies #3
Fabrique toi aussi ta femme idéale

La femme idéale dit
Pour venir à notre rendez-vous de ce soir
pour venir vers vous
pour venir à vous
femme complète
femme entière
femme achevée
femme idéale
femme
femme tout simplement femme
il m’a fallu passer du temps à parfaire ma propre perfection
Dormir suffisamment puis me réveiller en douceur Boire un premier verre d’eau à jeun pour éclaircir le teint Puis jus de fenouil et de poireau mêlés pour éliminer les toxines Jamais de café à cause des taches Ensuite abdos fessiers mou des bras taille dessous du menton gymnastique faciale Passage du gant de crin à sec sur tout le corps en insistant sur les parties rugueuses genoux coudes et autres selon besoin Bain de lait d’avoine sels minéraux et huiles essentielles Gommage corporel Jet glacé sur cuisses ventre seins Shampoing volumisateur Si besoin retouche de racines au pinceau et ammoniaque laisser poser quinze minutes puis répartir le reste du produit laisser poser dix minutes puis faire émulsionner deux minutes puis rinçage puis application du soin éclat protecteur nourrissant révélateur de couleur laisser poser deux minutes puis rincer puis essorer Puis élimination de moustache et poils disgracieux en tout genre sur visage cuisses ventre jambes maillot aisselles à la cire aux bandelettes à l’épilateur électrique au rasoir à la crème à la pince à épiler Penser à désinfecter pour éviter la formation de comédons et de boutons disgracieux Puis gommage facial masque désincrustant masque purifiant masque hydratant masque éclat sérum crème hydratante crème protectrice crème matifiante crème spécial lift et tenseur sur ventre seins fesses et bras Lait anticellulite et circulatoire sur jambes et cuisses Fluide spécial jambes lourdes en été Nuage de poudre corporelle Déodorant discret Puis coiffage avec brosse ronde brosse plate brosse à poils durs à poils doux à poils mous peigne laque cire gel sèche-cheveux soufflant bigoudis rouleaux chauffants fer à friser Puis ciseaux à ongles coupe-ongles lime à ongles dissolvant lanoline repousse peaux écarteurs de doigts durcisseur vernis rouge vernis transparent Ne pas trembler ne pas déborder ne pas rafistoler En cas d’erreur mieux vaut tout effacer et recommencer Dissolvant durcisseur vernis rouge vernis transparent Ne pas trembler ne pas déborder recommencer au besoin ne pas rafistoler Puis secouer longuement pieds et mains telle une salade en son panier afin de bien faire sécher Pour le visage base de maquillage fond de teint fluide matifiant et hydratant perfect lift avec pigments réflecteur de lumière touche éclat ou anticernes spécial porcelaine pour dessous des yeux menton et front puis poudre libre ivoire ou chair Attention aux fonds de teint et aux poudres façon hâle Toujours choisir une teinte en dessous de sa carnation naturelle pour éviter l’aspect orangé façon présentateur de talk-show ou l’effet contraste désastreux entre la mâchoire et le cou Poudre un peu plus foncée pour les pommettes blush léger par-dessus houppette et pinceau à touffe large Vaporiser délicatement une eau minérale sur l’ensemble ou mieux tapoter doucement le tout avec un glaçon afin de figer le résultat Puis ombre à paupières eye liner khôl ricil crayon à yeux crayon à lèvres crayon à sourcils pinceau à lèvres pinceau à joue brosse à sourcils brosse à cils rouge à lèvres rouge à joues brillant à lèvres
Et tout ça le plus discret naturel imperceptible possible  
En ayant pris bien évidemment la précaution de se moucher et de se laver les dents avant de commencer Sinon renoncer à le faire maintenant et mâcher une pâte à la menthe sans sucre et appuyer délicatement sur une narine souffler de l’autre très fort et brusquement vers le sol ou le lavabo à la manière des Indiens des joggeurs ou des coureurs cyclistes  
Puis
choisir le vêtement qui s’accordera le mieux avec le temps la saison l’humeur du jour les circonstances du jour le rôle du jour les objectifs du jour
ainsi aujourd’hui
ainsi pour vous aujourd’hui
La femme idéale exécute trois petits tours gracieux sur elle-même
Mais attention
la beauté n’est pas tout
La femme belle n’est pas forcément la femme idéale
Par exemple
je donne un exemple
une belle femme qui bégaie ne peut prétendre au statut de femme idéale
Cela tombe de soi-même
Une femme belle mais sans classe
sans tenue
sans élégance
(car on peut être belle et sans élégance malheureusement)
ou avec un défaut d’élocution
ou avec un manque de culture criant
n’accédera jamais au statut de femme idéale
Mais attention
trop de culture nuit à la femme idéale
trop de classe et d’élégance aussi
trop d’intelligence
Le trop nuit à l’idéal féminin
La femme idéale ne saurait être que dans la mesure
la réserve
la bonne moyenne
Par exemple
je donne un exemple
la femme idéale ne saurait être une intellectuelle
L’intellectuelle est dans l’excès
Et l’intellect est par essence avant tout masculin et trop souvent tue le féminin chez celle qui le pratique
Et d’ailleurs
faut-il le dire
l’intellectuelle est souvent laide
Sans doute compense-t-elle par une recherche avide de reconnaissance de ses capacités cérébrales un physique ingrat
Or si la beauté n’est pas tout
elle est nécessaire
pour ne pas dire essentielle
à la femme idéale
Elle en est un des socles fondamentaux

Fantaisies #4
Multitude de la femme idéale

Mais la femme idéale doit savoir être aussi
maternelle
primesautière
enfantine
coquine
fière
pudique
un rien salope
sensible
compassionnelle
spirituelle
souriante
grave
indépendante
soumise
passionnée
tendre
affectueuse
féline
chienne
posée
gaie
réfléchie
rieuse
retenue
délicate
bonne camarade amie sensible amante débridée épouse attentionnée soeur obéissante fille dévouée mère sacrificielle maîtresse amoureuse enfant bien élevée
bonne élève mais pas trop
gentille jolie soignée propre sauvage élégante discrète
avec un bon niveau d’études mais pas trop de diplômes
sachant repasser une chemise sans faux pli recoudre un bouton sans qu’on le lui demande
soutenir une conversation sur le dernier Houellebecq
manger de la salade sans éclabousser son chemisier tenir les comptes à jour répondre aux invitations entretenir les relations familiales trouver les mots justes soigner les petits bobos harmoniser un bouquet accommoder les restes improviser un repas pour six accueillir des amis inattendus divertir les enfants réconforter un homme plongé dans les affres professionnelles
et pratiquer une fellation
Telle est la femme idéale
Je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale je suis la femme idéale
La femme idéale prend des poses
des poses de femme idéale
maternelle
primesautière 
salope 
retenue 
en défilé
rieuse 
gênée 
naïve
éplorée
un rien tigresse 
timide 
mystique
à la plage 
en plein accouchement
coquine
en dévotion
dominatrice
d’affaires 

Fantaisies #5
Ô maternité, idéal de l’idéal féminin

Elle s’est installée jour après jour
sans demander si ça dérangeait
à me manger de l’intérieur
Tout ce dont elle avait besoin elle le prenait
sans demander
C’est comme ça que les hommes viennent au monde
Et quand je dis hommes je dis tous et toutes
je dis humanité
Ce n’est pas de ma faute à moi si l’humanité est un homme
Ce n’est pas moi qui l’ai nommée ainsi
C’est comme ça
Quand elle est sortie de moi
je me suis étonnée
J’ai demandé
Qui c’est ça
D’où ça sort
De vous madame
C’est de moi que ça sort ça
Oui madame
a répondu l’infirmière
Ça s’appelle être mère
Ah j’ai dit
ah
c’est donc ça
Oui madame
Mais rien
pas un frémissement
rien à part mes chairs à vif et mon sexe qui brûlait
Rien ne s’éveillait en moi côté langueurs maternelles
C’est moi qui ai fait ça
Oui madame
C’est à moi ça
Oui
et c’est à vous de vous en occuper
Oh
Ça ne suffit pas que je l’aie faite alors
Ça ne suffit pas
Pas encore assez de fatigues comme ça
Non madame
Il faudra encore de nombreuses années
C’est comme ça
C’est ce qu’on appelle être mère
Ouh
J’ai dit
Ouh que ça m’embête
Elle est si mignonne
a dit l’infirmière
Elle vous plaît
Tenez je vous la donne
Mais je ne peux pas
a dit l’infirmière
Ne vous inquiétez pas
j’ai dit
elle est à moi
je peux vous la donner
je peux en faire ce que je veux
C’est à moi
c’est sorti de moi
Pas même une chose achetée
non
fabriquée de toutes pièces
intégralement par moi
intégralement à moi
Je peux en faire ce que je veux
pensez donc
alors je vous la donne
Mais je ne peux pas
a répété l’infirmière
un brin d’hystérie dans la voix
Je ne peux pas
Bien
dans ce cas
j’ai dit
je la jette
Vous ne pouvez pas
a hurlé l’infirmière
cette fois complètement hystérique
Vous ne pouvez pas
Pourquoi
C’est puni par la loi
La loi est absurde
ai-je répondu
C’est à moi
j’en fais ce que je veux
Et je commençais à m’énerver moi aussi
Pensez au père
a-t-elle glapi
un brin de supplication dans la voix
Pensez au père
Je ne le connais pas
La chose s’est mise soudain à crier
un son aigu et désagréable
comme une craie sur un tableau qui ne s’arrêterait jamais
Faites-la taire pendant que je réfléchis
j’ai demandé à l’infirmière
Faites-la taire sinon je la jette tout de suite
Elle a faim
a dit l’infirmière
Donnez-lui à manger alors au lieu de rester plantée là à bavarder
Je ne peux pas
c’est à vous de la nourrir
Je ne peux plus la nourrir elle est sortie de mon ventre
ahahah
ai-je ajouté triomphalement
Alors
Donnez-lui votre sein
Pardon
ai-je dit
Donnez-lui votre sein elle réclame votre lait
Je ne suis pas une vache
j’ai crié
cette fois carrément en colère
Je ne suis pas une vache allez vous faire voir
Pourquoi êtes-vous donc payée
Un peu à votre tour
Pas toujours les mêmes qui travaillent
Vous êtes infirmière oui ou non
Elle a secoué la tête
Je vais chercher le médecin
a-t-elle dit
Et elle est sortie chercher le médecin
Tant mieux
j’ai crié
Comme ça je pourrai lui dire ce que je pense de vos services
Tant mieux
La chose grinçait toujours à côté de mon lit
J’ai regardé la face toute rouge et rabougrie et plantée de poils noirs
C’était très laid comme chose
J’avais un peu honte que ça soit sorti de mon ventre
Je trouve d’ordinaire que j’ai plutôt un joli ventre
avec un nombril bien dessiné
une petite ligne duveteuse en son mitan
rien que de très charmant
Et maintenant mon ventre était tout flasque
plein de plis et de rides
mou et déformé
et mon sexe aussi
élargi et tout déchiré
recousu à la va-vite
Mon si joli sexe transformé en descente de lit rapiécée
Tout ça à cause de ça
à cause de cette chose laide et grinçante
J’ai pris la chose dans mes mains
en la tenant le plus loin possible de moi
C’était tout mou et chaud
un mélange désagréable de crevette et de mollusque
J’ai ouvert la fenêtre avec précaution
et je m’apprêtais à la laisser tomber dans le vide
quand la porte s’est ouverte et le médecin est entré
Que faites-vous madame
a-t-il dit comme paralysé soudain
Que faites-vous
Posez le bébé dans son berceau madame
Soyez raisonnable
J’ai dit
Pas d’inquiétude mon beau tu es bien pâlot
Non j’ai pas dit ça
je commençais à me méfier
J’ai dit
Oh ne vous inquiétez pas docteur je faisais prendre l’air à mon joli bébé
Qu’il est joli mon bébé mon joli Norbert
Merci docteur de m’avoir donné un si joli bébé
Le médecin a répondu d’un air sévère
Mais c’est une fille
J’ai dit
Bien sûr oui je sais
Il a répété
C’est une fille vous ne pouvez pas l’appeler Norbert
Pourquoi
ai-je demandé
Parce que Norbert c’est pour un garçon
Je ne vois pas le rapport
j’ai dit
vous vous appelez bien Bernadette

Oui
il a dit
effectivement
Mais moi je suis un transsexuel
alors c’est normal
Votre bébé n’est ni transsexuel ni travesti
il s’appellera donc Geneviève
Pourquoi Geneviève j’ai demandé
Parce que c’était le prénom de ma mère
il a dit
Et il s’est mis à pleurer
Allons allons ne pleurez pas Bernadette
vous la reverrez votre maman
Jamais
a-t-il répondu
Elle s’est enfuie à ma naissance avec la sage-femme
Moi que son histoire émouvait malgré tout
j’en oubliais presque mes propres soucis
et je lui dis
Allons Dédette ne pleurez pas
J’eus alors une radieuse idée
Prenez ça
dis-je soudain en lui tendant la chose
Ça fera une très bonne mère
Mais ce n’est pas possible
qu’il a dit
C’est un bébé
Elle est bien trop petite pour être mère
Justement
j’ai dit
comme ça vous pourrez l’élever pour en faire la mère de vos rêves
Il hésitait encore
faisait des manières
Vous êtes sûre que ça ne va pas vous manquer
Pensez donc
Je lui dis derechef
Au contraire
j’ai moi-même déjà une mère dont je ne sais que faire
alors celle-là en plus
Vous me rendez service
Je n’ose croire à tant de bonheur
il a dit les larmes encore aux yeux
Mais soudain il s’est rassombri
Il y a un problème
Lequel
ai-je demandé
me rassombrissant aussi derechef
Comment vais-je la nourrir cette mère enfant
je n’ai pas de lait
Qu’à cela ne tienne
ai-je répondu d’un air triomphal
Et dans un geste magnanime
j’arrachai mes deux seins et les lui tendis
Cela ne va pas vous manquer
demanda-t-il de nouveau
mes deux seins gonflés blancs veinés perlant de lait entre ses mains
Cela ne va pas vous manquer vous êtes sûre
Pensez donc
que je lui dis de nouveau
que nenni
ils étaient faux
Et soulevant les draps d’un coup
je lui sortis triomphalement mon oripeau
je suis un homme
Oh
dit-il
oh
et il rit
Tout s’arrange alors
c’est magnifique
N’est-ce pas ma Dédette
je lui ai répondu
Et pour fêter ça
tourne-toi un peu que je te fasse la chose
car il faut
maintenant que tu as retrouvé ta mère
qu’à ton tour tu le deviennes
c’est dans l’ordre
Et sans plus tarder je lui fis la chose
sous l’oeil maternel de Geneviève
qui tout en tétant un des seins
abandonnés sur le couvre-lit
n’en perdait miette et nous accompagnait
en tapant dans ses mains en cadence

Fantaisies #6
Pétasses idéales
(forcément llamassiennes)

– Martine a accouché !
– Alors ?
– Une boucherie. Vingt heures en salle de travail, la péridurale sans effet. Paraît qu’elle hurlait comme un veau. Trois fois ils l’ont piquée. Dans la moelle épinière. Et puis les toubibs se rendent compte que le bassin est trop étroit.
– Quelle horreur !
– Césarienne…
– Quelle horreur !
– Depuis elle n’arrête pas de pleurer.
– Quelle horreur ! La pauvre !
– Sans compter que le môme risque d’être traumatisé à vie.
– Le pauvre !
– Je me demande si elle va pouvoir reprendre son travail. Je crois qu’elle ne se rend pas compte de ce que ça signifie, un môme.
– Et avec le métier qu’elle a, ça paraît difficilement conciliable.
– C’est un choix…
– C’est un choix…
– Elle l’a fait…
– Elle l’a fait…
– Ouais…
– Ouais…
– Et puis il y a son mec…
– Il est formidable !
– Ouais, mais tu sais ce que c’est… Le môme c’est un peu joujou pour lui. C’est quand même elle qui va devoir assumer la plus grosse part.
– Normal, la mère. Dans les premiers mois c’est incontournable.
– Les couches, les biberons, les nuits blanches, les réveils à trois heures du mat…
– C’est un choix…
– C’est un choix…
– Ouais…
– Ouais…
– T’as jamais envie, toi ?
– Nan. J’aime trop ma liberté. Et toi ?
– Oh moi tu sais, l’instinct maternel. Il suffit que je regarde ma mère, ça me passe tout de suite !
– Oh là là ! la vie de nos mères !
– Et puis sans mec c’est difficile…
– Et les départs en vacances, avec le berger allemand, le siège à bébé, les gosses qui hurlent à l’arrière, le mec énervé…
– Et tu ne baises plus !
– Et les crises d’adolescence…
– Et ils sont indépendants de plus en plus tard !
– Et puis j’aurais trop peur d’être une mère castratrice, de rendre mes fils pédés, ou impuissants.
– Tout être responsable devrait faire une analyse avant de procréer.
– Et encore ! Ce sont souvent les enfants de psy qui morflent le plus.
– Je crois qu’il n’y a pas de miracle. Tu mets un gosse au monde pour le rendre malade.
– C’est une responsabilité terrible.
– Et le bébé de Martine, comment il est ?
– Oh moi tu sais les bébés…
– C’est laid, tout ridé, avec des têtes de vieux !
– Quand même… Quand on y pense…
– Ouais…
– Ce truc dans le ventre qui bouge et grossit tout seul.
– Alien…
– Ouais…
– Je n’arrive pas à imaginer…
– Le grand mystère de la vie.
– Peut-être qu’on passe à côté de quelque chose d’essentiel…
– Je me demande si le but de la vie n’est pas là au fond.
– Est-ce qu’on est vraiment une femme si on n’a pas été mère ?
– Oh là là…
– En tout cas, pour être mère, faut avoir le père. Et nous…
– Pourquoi pas un mec qui passe ? Tu choisis ton étalon, comme Madonna, un mec beau, intelligent, tu te fais planter ta petite graine, et hop, ni vu, ni connu.
– T’es folle ! Moi, un mec comme ça, je le garde, avec ou sans môme !
(Rires)
(Rires)
(Rires prolongés)
(Rires prolongés)

Fantaisies #7
En avoir ou pas

La femme idéale est affublée d’une barbe postiche
Elle marche d’un pas viril
parle d’une voix forte ferme et virile
assurée décidée et virile
puissante intelligente et virile
profonde courageuse et virile
Elle dit
L’enfant ne supporte pas de se découvrir fille
privée du saint phallus
privée du sexe masculin tout-puissant
privée de cette puissance que le phallus manquant confère à ceux qui le brandissent
sublime excroissance triomphante d’entre les jambes
La petite fille en rêve de ce phallus en lieu et place de ce trou
de ce rien cette béance ce non-sexe
cette preuve irréfutable et définitive de son néant
de son non-être
ce
ça
cette
ce con qui porte bien son nom
Aussi la femme est-elle inconstante
symboliquement fuyante par tous ses trous
Aussi se perd-elle en elle-même
engloutie par ce trou noir
auto-dévorée par son propre sexe
tel le monstre mythologique
Et seul l’homme peut la contenir
littéralement la définir
lui rendre ses contours
Ainsi
tandis que la femme procrée
l’homme crée
la crée
Ce qui est dans l’ordre des choses
une bonne répartition des rôles
pour l’un et l’autre un destin on ne peut plus noble
Alors
qu’as-tu besoin d’être égale de moi-même quand tu es plus que moi-même
quand tu es mon unique désir
mon fantasme
Quand tu es ce rêve que je fais de toi depuis des millénaires
l’objet de toutes mes créations
mon ultime oeuvre d’art
Il faut juste
ce trou noir
dans lequel tu cherches à m’attirer
dans lequel tu te perds à chaque instant
qui risque de t’engloutir
et moi avec
ce
ça
cette
ce con qui porte bien son nom
ce truc garni de dents prêt à me croquer le terrible phallus
car toujours et de tout temps la femme cherche à croquer la puissance de l’homme
à le dévorer tout entier
à l’anéantir
il faut juste
ce trou
ce vide
ce rien
ce néant
ce truc-là
dégueulasse gluant mal défini
juste que je te défende contre ça
et que je me défende aussi
que je défende l’humanité tout entière contre ce
ça
cette
ce con qui porte bien son nom
Il te faut couvrir tes attraits femme
afin d’éviter qu’il m’aspire et que j’y plonge
que je m’y perde
qu’il me dévore et qu’il m’anéantisse
Il te faut cacher ce sein que je ne saurais voir
couvrir tes cheveux
et tes jambes aussi
et tes pieds
oh tes petits pieds mignons
et tes épaules nues
et ce ventre indécent
et tes bras
et tes mains
et tes yeux
et ta tête
alouette
Cache-toi de partout salope
Cache-toi chienne provocante
Tu es une insulte à Dieu et à Allah
à l’homme et à l’humanité tout entière
Sale pute
T’es juste une truie qui mérites ta place à l’abattoir
Je te collerai contre un radiateur en te chantant Tostaky
Je veux que tu pleures tous les soirs quand tu t’endors
Parce que t’es du même acabit que la pute qu’a ouvert la boîte de Pandore (*)
Salope
Je suis le plus fort
J’ai ce truc entre les jambes moi
pas un trou
un vide
un néant
non
mais un splendide phallus
dressé triomphant
et une superbe paire de couilles
C’est moi le plus fort
le plus puissant
le maître de toi-même et le maître du monde
C’est qui le chef
C’est moi
Je suis le plus fort
le plus puissant
Je te nique
Je te défonce
Je te colle contre le radiateur et je te fais danser
salope
Je bande
Je suis le plus fort
J’ai un gros phallus et une grosse paire de couilles
D’ailleurs on dit
Il en a
J’en ai
Toute la question est là
en avoir ou pas
J’en ai
T’en as pas
Connasse qui portes bien son nom
T’en as pas
basta
Je bande
donc je suis le plus fort
le plus puissant
Je nique tout le monde
J’encule la terre entière
Je baise ta mère
Je nique mes employés
J’encule les règles sociales
Et tout le monde me respecte
parce que je bande
La société occidentale est une société qui bande
Les sociétés de Poutine, de Bush et celle de Sarkozy sont des sociétés priapiques
Les sociétés des barbus sont des sociétés à phallus dressé triomphant
des sociétés poilues
des sociétés couillues
La plupart des sociétés puissantes bandent
et enculent le monde
Je bande
Je suis le plus fort
le plus puissant
J’encule le monde
et je te défonce
salope
indéfiniment

Quand elle nous chantait

+

Texte et interprétation Toufan Manoutcheri
Mise en scène Carole Thibaut

Production en cours
Création Théâtre des Béliers – Festival d’Avignon 2027

Après plus de 35 années d’exil en France, Toufan souhaite revoir l’Iran, son pays natal. Elle a fait une demande de passeport auprès de l’ambassade de la République islamique d’Iran auquel elle doit à présent fournir, entre autres documents, 4 photos d’identité sur lesquelles elle doit porter le voile.

A travers les différents personnages qui ont pris part à son histoire, des années 1980 à aujourd’hui, de Téhéran à Paris, de la révolution des barbus à leur fuite du pays, elle nous plonge alors dans ses souvenirs d’enfant et dans l’histoire de ses parents. Avec humour et non loin d’un divan de psychanalyste, elle cherche à comprendre et tente de trouver des réponses à sa colère, à faire la paix

Bon! Après tout je l’ai déjà fait dans des films… Allez ! (Sortant un foulard de son sac) C’est pour un rôle… C’est que je n’ai pas été élevée dans la religion, moi ! Dans ma famille, ils étaient certes croyants mais pas religieux. Que ce soit du côté de mon père, plutôt popu de province, ou du côté de ma mère, aristo déchu.e.s à Téhéran, aucune des femmes de la génération de mes parents n’était voilée. Et dans nos fêtes, le thé/baklavas faisait parfaitement bon ménage avec la charcuterie/vodka. Dans mes souvenirs, il n’y avait que ma grand-mère paternelle qui ne mangeait pas de porc. C’était d’ailleurs la seule qui portait un signe extérieur de croyance. Elle portait son petit foulard là, toujours coloré ou fleuri ou les deux. Et là au milieu sous sa raie impeccablement droite, on voyait son crâne orangé par le henné, tout comme ses mains, d’ailleurs. Quand elle nous gardait chez elle le soir avec mon frère, dans son minuscule appartement du sud de Téhéran elle nous racontait toujours les deux mêmes histoires, ponctuées par les bloupbloup de son narguilé, le tout sous les beaux yeux verts de Mahomet, dont le portrait occupait une place de choix dans son salon… Et quand elle sortait elle ajoutait à son foulard un léger tchador qui la couvrait jusqu’aux genoux et qui volait au vent. Mon préféré était blanc avec des petites fleurs bleues. Ma grand-mère maternelle, elle, faisait aussi sa prière mais je crois que ce qui était encore plus sacré pour elle, c’était son petit verre de vodka à l’apéro du soir, toujours accompagné d’une longue et fine cigarette. Elle en tirait trois lattes, puis coupait le bout consumé avec une petite paire de ciseaux à ongles qui ne quittait jamais son briquet. La grande classe ! Faut dire que c’était une princesse, ma grand-mère, une vraie, arrière petite fille du roi Ghadjar, une princesse à la peau de pêche… J’avais commencé à prier avec elle, peu de temps avant la révolution. J’avais mon propre tapis miniature avec la pierre de Mecque qui va avec et que je rangeais à coté de celui de ma grand-mère, dans son armoire. Quand c’était l’heure de la prière, je la suivais dans sa chambre et je faisais exactement tout ce qu’elle faisait… Mais quand les barbus sont arrivés au pouvoir, ma grand-mère a définitivement plié et rangé son tapis dans le placard… « Si c’est ça ce qu’on fait au nom de dieu, moi j’arrête de l’implorer !! »  Ce qui a mis un terme prématuré à mon éducation religieuse.