Texte et interprétation Toufan Manoutcheri
Mise en scène Carole Thibaut
Production en cours
Création Théâtre des Béliers – Festival d’Avignon 2027
Après plus de 35 années d’exil en France, Toufan souhaite revoir l’Iran, son pays natal. Elle a fait une demande de passeport auprès de l’ambassade de la République islamique d’Iran auquel elle doit à présent fournir, entre autres documents, 4 photos d’identité sur lesquelles elle doit porter le voile.
A travers les différents personnages qui ont pris part à son histoire, des années 1980 à aujourd’hui, de Téhéran à Paris, de la révolution des barbus à leur fuite du pays, elle nous plonge alors dans ses souvenirs d’enfant et dans l’histoire de ses parents. Avec humour et non loin d’un divan de psychanalyste, elle cherche à comprendre et tente de trouver des réponses à sa colère, à faire la paix
Bon! Après tout je l’ai déjà fait dans des films… Allez ! (Sortant un foulard de son sac) C’est pour un rôle… C’est que je n’ai pas été élevée dans la religion, moi ! Dans ma famille, ils étaient certes croyants mais pas religieux. Que ce soit du côté de mon père, plutôt popu de province, ou du côté de ma mère, aristo déchu.e.s à Téhéran, aucune des femmes de la génération de mes parents n’était voilée. Et dans nos fêtes, le thé/baklavas faisait parfaitement bon ménage avec la charcuterie/vodka. Dans mes souvenirs, il n’y avait que ma grand-mère paternelle qui ne mangeait pas de porc. C’était d’ailleurs la seule qui portait un signe extérieur de croyance. Elle portait son petit foulard là, toujours coloré ou fleuri ou les deux. Et là au milieu sous sa raie impeccablement droite, on voyait son crâne orangé par le henné, tout comme ses mains, d’ailleurs. Quand elle nous gardait chez elle le soir avec mon frère, dans son minuscule appartement du sud de Téhéran elle nous racontait toujours les deux mêmes histoires, ponctuées par les bloupbloup de son narguilé, le tout sous les beaux yeux verts de Mahomet, dont le portrait occupait une place de choix dans son salon… Et quand elle sortait elle ajoutait à son foulard un léger tchador qui la couvrait jusqu’aux genoux et qui volait au vent. Mon préféré était blanc avec des petites fleurs bleues. Ma grand-mère maternelle, elle, faisait aussi sa prière mais je crois que ce qui était encore plus sacré pour elle, c’était son petit verre de vodka à l’apéro du soir, toujours accompagné d’une longue et fine cigarette. Elle en tirait trois lattes, puis coupait le bout consumé avec une petite paire de ciseaux à ongles qui ne quittait jamais son briquet. La grande classe ! Faut dire que c’était une princesse, ma grand-mère, une vraie, arrière petite fille du roi Ghadjar, une princesse à la peau de pêche… J’avais commencé à prier avec elle, peu de temps avant la révolution. J’avais mon propre tapis miniature avec la pierre de Mecque qui va avec et que je rangeais à coté de celui de ma grand-mère, dans son armoire. Quand c’était l’heure de la prière, je la suivais dans sa chambre et je faisais exactement tout ce qu’elle faisait… Mais quand les barbus sont arrivés au pouvoir, ma grand-mère a définitivement plié et rangé son tapis dans le placard… « Si c’est ça ce qu’on fait au nom de dieu, moi j’arrête de l’implorer !! » Ce qui a mis un terme prématuré à mon éducation religieuse.