"Et c’était bien normal disait-elle qu’elle fasse sa part avec tout ce qu'il faisait pour eux"
Une femme vit seule avec ses deux enfants, un petit garçon et une adolescente. Ils mènent tous trois une existence joyeuse, un peu bohème, ponctuée par les visites d’Anne, leur vieille et incorrecte amie. Un jour la femme rencontre un homme dont elle tombe amoureuse. Quelque temps après, l’homme vient s’installer dans leur maison. Peu à peu, avec la présence de l’homme, la maison va se transformer.
Car cet homme est un ogre.
Dans la maison de l’ogre est un spectacle de métamorphoses et de glissements. Celles de la maison (physique et symbolique) et celles de ses habitant.e.s, entre apparences, faux semblants et liens sincères. Point fixe de ce drame intime autant que sociétal : l’ogre, son pouvoir de nuisance, sa toxicité maladive et vampirique, son vide abyssal. Familière de ces sujets, nourrie d’essais, de films et de contes, Carole Thibaut écrit une fable politique et réparatrice qui questionne les enjeux d’obéissance et de résistance dans l’installation d’un régime totalitaire.
Observer les mécaniques aussi psychanalytiques que systémiques de l’emprise, les outils à l’œuvre dans le contrôle coercitif, la destruction psychique, l’écrasement du libre-arbitre, au sein de la sphère intime comme des sociétés, c’est réapprendre la nécessité vitale de la désobéissance et la force émancipatrice de l’amour vrai. À l’adresse de la jeunesse comme des adultes, ce spectacle haletant opère par strates et niveaux de lecture et réactive, comme toute première forme de résistance, la puissance vitale et joyeuse de nos liens sincères.
Calendrier de tournée 2026-2027
14 au 17 octobre 2026 · Théâtre des Îlets, Centre dramatique national de Montluçon
3 au 5 novembre 2026 · Théâtre de l’Union, Centre dramatique national de Limoges
20 et 21 novembre 2026 · La Coloc’ de la Culture, Cournon
26 au 28 novembre 2026 · Théâtre Antoine Vitez, Ivry-sur-Seine
3 et 4 décembre 2026 · Scène nationale de Bourg-en-Bresse
Texte et mise en scène Carole Thibaut
Avec Sandy Ouvrier, Anthony Poupard, Valérie Schwarcz, Sophie Osmond Nauze et Ambre Sola Shimizu
Régie Guilhem Barral, Stéphane Lévèque, Léo Laforêt
Scénographie Aurélie Thomas
Lumières Yoann Tivoli
Son Margaux Robin
Costumes Malaury Flamand et Aurélie Thomas
Assistanat à la mise en scène David Damar Chrétien
Construction et administration équipe du CDN de Montluçon en 2025 / équipe de la cie Ex Machinae en 2026
Diffusion Laurence Lang et Iseult Clauzier – La Poulpe
Production Compagnie Ex Machinae. Coproduction Théâtre des Îlets – Centre Dramatique National de Montluçon, Théâtre de l’Union – Centre Dramatique National de Limoges, La Coloc’ de la Culture – Cournon, Théâtre Antoine Vitez – Ivry sur Seine, Scène nationale de Bourg en Bresse. Avec le soutien de l’État – ministère de la Culture Direction générale de la création artistique et la participation artistique du Jeune Théâtre National
C‘est une histoire à hauteur d’enfants qui commence comme dans un conte mais on le sait bien, ce ne sont en général pas les histoires les plus insouciantes de la terre. Avec la maison de l’ogre, Carole Thibaut s’empare des problématiques de violences intra-familiales du point de vue des enfants, à la fois témoins et co-victimes de ce qui se joue sous leur toit malgré eux. L’idée est brillante autant que sa mise en œuvre car le spectacle s’adresse ainsi à un large éventail générationnel, favorisant une prise de conscience transversale à échelle individuelle autant que collective. Et si l’on en croit l’émotion du public au sortir de la salle, quelques visages en pleurs et le besoin palpable de se parler pour faire corps ensemble autour de cet enjeu brûlant, il est évident que le sujet ne laisse pas indİfférent, touche plus de gens – de femmes essentiellement, qu’on ne le croit et que le théâtre, en tant que lieu-miroir aux vertus cathartiques, a son rôle à jouer dans la prise en compte de ce fléau de société.
Si le titre annonce la couleur – l’enfance et le choix de la fable -, s’il annonce également la teneur – la menace, la maltraitance et le danger au cœur même de l’intimité -, il ne dit pas toute la fantaisie qui se faufile via l’écriture vive et espiègle de Carole Thibaut et qui rehausse la gravité de l’intrigue d’une vitalité farouche et fougueuse, d’un élan de révolte active et d’une entraide fraternelle salutaire. II ne dit rien non plus de l’ironie qui irrigue les choix de mise en scène, entre le travail du son, parfois amplifié ou déformé à dessein. et l’usage de musiques populaires en contrepoint flagrant et édifiant, aussi humoristique que glaçant. Et pourtant la pièce n’omet rien de l’étau qui se resserre petit à petit, de l’angoisse et de l’hyper vigilance qui s’immiscent, du climat délétère qui envahit la maison auparavant joyeuse et ouverte aux autres, en partlculier à cette amie-marraine (réjouissante Valérie Schwarcz), fée déjantée qui s’invitait sans chichis dans cette famille sans père mais solaire jusqu‘à ce que sa présence devienne dérangeante et non grata. Nourrie d’une recherche extrêmement documentée sur les mécanismes d’emprise au sein des foyers, la pièce est une démonstration par la fiction d’une réalité obéissant à des schémas malheureusement répétitifs et pernicieux. Car ce qui est traité ici relève de la violence psychologique, l’invisible, la sous-estimée, la dernière roue du carrosse des typologies d’agressions recensées.
En passant par le conte et ses codes, ses références (Barbe-Bleue) et son imaginaire associé, Carole Thibaut tisse une toiIe d’araignée à hauteur d’enfant qui lui permet de dire sans édulcorer, de déplier étape par étape la mécanique perverse qui s’introduit via la figure du beau-père providentiel, de témoigner avec force micro-détails. engrenages croissants. dérapages progressifs de la relation amoureuse et phrases symptomatiques, du contrôle coercitif qui se met en place et gangrène l’harmonie familiale. Horaires imposés, promesses jamais tenues, hiatus entre le discours et les actes, mauvaise humeur larvée ou éclats de colère intempestifs, le beau-père (troublant et double face Anthony Poupard) perd rapidement son aura première pour devenir la bête noire des enfants, aux premières loges de sa tyrannie domestique. Et l’on salue la place de choix que leur octroie Carole Thibaut, à celui et celle dont l’âge ingrat donne souvent peu de droit, surtout celui d’obéir et de se taire. Ils sont ici le cœur tempétueux du récit et c’est leur voix que l’on entend majoritairement tandis que l’axe narratif passe par leur regard, pris dans les mailles de la manipulation affective mais de moins en moins dupe, bientôt épaulé par l’amie satellite qui leur ouvre les yeux sur la situation et les invite à réagir. En sous-texte, l’autrice questionne avec verve et malice et à juste titre notre rapport à l’obéissance façonné depuis l’enfance et nous place face à notre marge de manœuvre et d’action. Sortir de ce nœud infernal n’est pas sans difficultés et celles-ci ne sont ni niées ni minimisées mais il n’y a pas d’impasse qui tienne et l’histoire ouvre des possibles.
On entre dans la représentation comme on entre dans Ie « Il était une fois », avec un tableau préliminaire de toute beauté, la famille réunie, soudée, visages éclairés par une maison miniature, métaphore de l’espace privé autant que de la société. Un état des lieux avant l’explosion du cocon, avec l’éclatement et l’écrasement psychique qui, comme une lame de fond, démantèle les structures de leur habitation autant que de leur quotidien. En cela, la scénographie d’Aurélie Thomas, toute en panneaux mobiles et rideaux amovibles, joue sur le visible et Ie caché, les ombres chinoises et leurs silhouettes fantômes. Au ryhme de la dépossession progressive de leur espace de vie, les enfants, qu’interprètent avec un entrain particulièrement communicatif les magnifiques Ambre Sofa Shimizu dans le rôle de Jonas, le cadet, et Sophie Osmond-Nauze dans le rôle de l’aînée, Iris, l’ado éruptive et renfrognée, voient les contours de leur intérieur se redessiner et se transformer en prison symbolique tandis que la chambre inaccessible du parasite, située dans la perspective obscure du fond de scène, devient l’épicentre de leur terreur, la pièce interdite où se trouve pourtant la clef de leur issue.
Et si le langage emprunte autant au vocabulaire suranné des contes qu’aux expressions de la jeunesse d’aujourd’hui, si les costumes font aussi le grand écart entre contemporanéité et une forme d’onirisme intemporel, si le réalisme des situations n’élude pas le souffle de la fable et la leçon à en tirer, l’ensemble trouve son style propre dans cette dualité dynamique et cet entre-lac des genres. Mais le plus émouvant c’est la mise en abîme qui s’opère au plateau lorsque la mère (bouleversante Sandy Ouvrier) surprend ses enfants en train de jouer avec des figurines dans la maison de poupée et, dans le mimétisme des scènes reproduites, réalise ce qui est en train de se passer dans sa propre maisonnée. A l’instar de la scène des comédiens d’Hamlet censée révéler la vérité aux yeux de tous, cet élement déclencheur nous rappelle à nous-mêmes, spectateur.ices, en train d’assister à ce spectacle éclairant d’utilité publique. Puisse-t-il dessiller les regards, libérer la parole et déclencher autant de prises de conscience émancipatrices au sein des families. Car si l’on s’amuse de la vivacité effrontée des deux enfants et des répliques bien envoyées, la lame de fond que charrie ce récİt men est pas moins percutante et perturbante.
Marie Plantin – Sceneweb – 16 octobre 2026